// Vous lisez...

au fil des jours

le serpent dans la bouteille

La semaine dernière, Christine Jeanney lanà§ait sur son site une sorte d’appel à textes : écrire dans le prolongement d’un récit inachevé de Kafka proposé par Laurent Margantin dans une nouvelle traduction [1] sur Å’uvres ouvertes. Ci après ma proposition (avec quelques corrections). Ont pour l’instant participé Christine, bien entendu, Brigitte Célérier, Maryse Hache et Laurent Margantin. Si à§a vous dit...


Je n ?éprouve ni rejet personnel ni màªme de peur à l ?égard des serpents. Ce n ?est qu ?avec le recul que la peur me saisit. Peut-àªtre est-ce compréhensible dans la situation qui est la mienne. D ?abord, alors qu ?il n ?y a aucun serpent dans toute la ville, excepté dans des collections ou des boutiques, ma chambre en est pleine. Cela a commencé un soir, quand je me suis assis à ma table pour écrire une lettre. Je n ?ai pas d ?encrier et me sers d ?une bouteille d ?encre. Et c ?est juste au moment où je voulais y plonger ma plume que je vis la tàªte mince et plate d ?un serpent se dresser hors du goulot. Son corps est logé dans la bouteille et disparaît dans l ?encre fortement agitée. C ?était très étrange, mais je cessai aussità´t de m ?étonner à la pensée qu ?il pouvait s ?agir d ?un serpent venimeux, ce qui était fort probable, car sa faà§on de darder sa langue était suspecte et une étoile tricolore menaà§ante

s’étalait sur sa gorge. Je demeurai sans bouger, l ?œil rivé sur ses ondulations. Je m’en veux encore de n’avoir rien su trouver de mieux que d’attendre. Attendre en me disant qu’il faudrait me souvenir de cette phrase à peine engagée et dès que possible... Comme s’il n’y avait alors rien de plus important à penser ! J’étais encore bien naà¯f à vrai dire. Je n’imaginais pas... Mais comment aurais-je pu ? Je ne saurais trop dire combien de temps nous sommes restés ainsi face à face. Lui déroulant son corps hors de la bouteille, moi, immobile, ma plume désormais inutile à la main. C’est agir qu’il aurait fallu. Au pire essayer de le saisir : j’avoue qu’à ce moment me sont revenus en mémoire ces jeunes Mexicains qui faisaient profession de capturer des serpents pour quelque laboratoire pharmaceutique. Je les avais accompagnés lors de mon dernier séjour, les avais vu faire. Je me suis souvent reproché depuis de n’avoir rien tenté. Mais le mieux à coup sà »r aurait été de m’éloigner de mon bureau, sans quitter ce serpent des yeux lentement reculer mon siège, me lever, franchir la porte... J’aurais sans doute trouvé quelqu’un capable de m’en débarrasser. Du moins étais-je encore en droit de le croire à ce moment-là . Et peut-àªtre était-ce encore possible... Il finit cependant par rentrer dans la bouteille ce soir-là ... Comme beaucoup d’autres fois par la suite. J’imagine aisément ce que vous pensez ! Que beaucoup de bruit pour rien... Qu’il aurait suffi de changer de bouteille, et le tour était joué. Vous pensez bien que j’ai essayé. En vain. J’eus beau reboucher prestement le flacon puis m’en séparer... prendre soin de le jeter dans le fleuve du haut d’un pont... Rien n’y fit ! J’eus l’illusion de la tranquillité pendant quelques jours puis il réapparut. C’est alors que je sus. Bien évidemment je gardai le silence, màªme vis à vis de mes proches. Qui aurait pu prendre au sérieux pareille fable ? Inutile d’ajouter à la présence du serpent je ne sais quelles allégations de démence. Nos contemporains ont si vite fait de vous juger... Parfois màªme de vous accabler... Le serpent devint durant cette période une sorte de compagnon par intermittence. Dire que je m’étais habitué à ses apparitions serait exagéré. Disons plutà´t que j’avais appris à faire avec... Aussi mon étonnement ne fut-il que très relatif ce matin où, pendant ma toilette, je découvris à proximité de mon sein gauche, incorporé à ma chair désormais, à mon sang... Car à n’en pas douter c’était bien lui... cette étoile tricolore sur sa gorge... et cette faà§on qu’il avait de darder sa langue...

Notes

[1] Au sujet de son travail en cours sur les carnets de Kafka, voir ici.

Commentaires