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au fil des jours

lu Autobiographie des objets

Autobiographie des objets, écriture fragments organisée à première vue autour d’une liste d’objets, l’avoir reà§ue ainsi lors de la lecture initiale sur le site de Franà§ois Bon, à la seconde lecture seulement percevoir qu’au delà des objets, l’autobiographie d’un écrivain, plus précisément d’un cheminement vers l’écriture : Un peu plus tard je change de vie, et j’avais décidé dès le départ que ce serait le terme de ce livre, puisque moi je commenà§ais alors à écrire. (p.236) Accumulation de textes brefs qui forment ensemble, comme les objets qu’on choisit de rassembler, et plus qu’un autoportrait, le chemin qu’il dessine : C’est étrange, avec ces appareils qui permettent de stocker si facilement des autoportraits, la curiosité qu’on peut en prendre, mais je les efface tout aussi vite : on voit surtout le vieillissement. (p.11) Cheminement, et de l’importance de l’optique dans ce trajet : Nous découvrions le monde des petites fenàªtres à voir, et les grands classeurs de Tout l’Univers, compilant chaque trimestre les douze numéros reà§us le mercredi, étaient le plus illustre représentant de la famille. (p.214) Via l’optique toujours l’accès au réel et à sa représentation, son lien à la langue : Le monde se renverse non pas avec la première paire de lunettes, mais lors de la brutale découverte que ce qu’on voit n’est pas le réel. (p.71) Quand arrivera la télévision, en 1962, il faudra lui expliquer, mais "tot’chié bonshoumes que l’sont dans t’chelle boàªtte", comme elle nommera l’appareil par périphrase unique, ne peut pas se constituer pour l’aveugle en représentation mentale, et ce sera pour moi un étonnante prise de conscience du rapport entre les mots et les choses. (p77) En aveugle les premiers pas vers la fiction, canne symbolique ou yeux fermés, et permanence des voix dialoguées : Avoir à la main cette canne c’est — comme l’arrière-grand-mère aveugle — àªtre autorisé à parler seul, et fabriquer des dialogues. Moi, je ne parle pas : ce sont deux personnages extérieurs à moi, et je sais encore aujourd’hui leurs noms de baptàªme. (...) C’est seulement en écrivant, là , sur ce raclement contre le ciment, dans ces allers-retours où elle parle seule, de la canne de l’arrière-grand-mère aveugle, que je trouve dans ces dialogues à la canne le premier vague soubassement du chemin pris plus tard avec l’écriture. p.78) J’apprends le cinéma par les films du dimanche au cinéma Le Paris à Civray, mais c’est sans voir les images qui sont associées aux voix, et aujourd’hui encore, quand il m’arrive (si rarement) d’aller au cinéma je préfère fermer les yeux pour retrouver un peu de magie. (p.222) Voir le monde ou le ràªver, pas de différence, et l’appréhender via microscope à l’envers, en attendant les livres : Ce qu’on ferait plus tard au lycée avec les loupes binoculaires me semblerait banal et rasant. C’est plutà´t cette sensation du monde qui s’ouvre, et d’y déambuler, avec architectures et labyrinthes, qui me retenait ici. Les livres me l’apporteraient, bientà´t, sans besoin d’autre appareil. Mais aussi pour avoir découvert que le microscope il suffisait de le tenir à l’envers pour le braquer sur la nuit, les étoiles, les plafonds et fenàªtres, les arbres, la vie courante, et qu’alors on ràªvait bien plus. (p.63) Cheminement vers, mais aussi leà§on d’écriture : Je me servais du miroir dans la maison, en suivant mon chemin au plafond. C’était fantastique et merveilleux. Pour passer d’une pièce à l’autre on sautait des abîmes. Je ne me souviens de ce miroir qu’à le tenir pour regarder le plafond en marchant. Dehors, c’était encore bien plus inquiétant : c’est le ciel qui surgissait sous vous. Dans la netteté de cette remémoration, il y a pour moi une évidence : le rapport optique au monde, d’y faire surgir en le renversant, par un cadre, une dimension non finie, est resté un principe fixe de vie. (p.12) Non le miroir du face à face narcissique, mais par détournement de son utilisation, miroir du vertige, de la bascule fantastique et du cadrage. Ràªver le monde et par là l’appréhender, et le livre comme outil du ràªve, Scarabée d’or et Balzac, "la puissance hallucinatoire d’un esprit qui impose son ràªve comme la seule réalité authentique" (Blanchot). Voir le monde, le ràªver, le concevoir, et ou en porter mémoire, tension entre présent et passé : D’ailleurs, un moment, dans la petite allée de ciment dont un angle s’est défait cet hiver (ou un autre), j’ai trébuché alors que j’avais bien vu le trou, et lui aussi : preuve qu’on marchait ensemble non pas dans la réalité présente, mais dans l’état antérieur de cette réalité — et de nous-màªmes par conséquent. (p.168) Tension permanente entre réel et imaginaire, présent et mémoire, monde du dehors et intériorité, fragmentation et construction : On est tous susceptibles, au moment où elle peut se révéler décisive, de bà¢tir en soi-màªme une image essentielle, liée à un lieu effectif, qui à la fois nous convoque et nous rassemble. Il me semblait que, pour moi, l’armoire aux livres, disparue de son ancien emplacement, en tenait lieu. Il m’a dit, lui qui ne voyait pas, ce qu’était pour lui cette image — et màªme comment il pouvait y fonder sa capacité de soin. Comme tout ce qui tient à l’ancienne connaissance, c’est peut-àªtre le chemin qui y mène, l’essentiel, plus que l’image elle-màªme. Est-ce que je ne me trompais pas, à voir ici la mienne ? Je ne suis pas rassemblé, pour prendre un autre de ses mots : peut-àªtre que le travail ici entrepris, et qui mène à cette armoire aux livres, serait ce mouvement màªme de se rassembler. Pour lui, qui ne voit pas, comme pour moi, qui cherche à voir dans l’autrefois, une image du temps où nous ne savions pas comment se bà¢tissait l’inquiétude. (p.170) Livres mènent au dedans, mènent aux morts, comme tous les objets, mieux que tous les autres : Et combien d’objets qui ainsi passent au lointain, on les tient un instant en mémoire comme on les aurait dans la main, poids, taille, consistance, mémoire tactile qui est aussi le biais de l’écriture. On hésite à pousser la porte presque transparente qu’ils recèlent : les visages en arrière sont ceux de tes morts. (p.209) Cheminer, de la porte presque transparente à celles vitrées de l’armoire aux livres, et que s’opère un mouvement triple : la bascule d’un monde du permanent monochrome et silencieux au mouvant éphémère coloré et bruyant, le cheminement vers l’intérieur, l’image qui s’y trouve, et la nécessaire bascule fantastique pour aider au cheminement.

en lisant en écrivant cheminer vers les morts

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