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entre deux | notes

virant sensiblement au sombre

Vers l’aval, Nantes essaime par grappes, le long de son estuaire, une partie de sa substance usinière en agrégats qui prolifèrent anarchiquement : une nébuleuse industrielle peu condensée, où la campagne trouve encore à s’installer largement dans les intervalles. De part et d’autre de la ville, la Loire des raffineries de pétrole et la Loire des pàªcheurs d’anguilles se tournent le dos et s’ignorent : quand je rejoignais de Saint-Florent, pendant les vacance sd’été, Pornichet et sa plage, les chantiers et les usines de l’estuaire, juxtaposés aux vieux bourgs ruraux, renfermés sur leur quant à soi autour de leurs églises obèses, comme une femme qui pince de la main sa jupe contre les éclaboussures des flaques, me surprenaient toujours : les talus, les tumulus, les tranchées, les éventrements crus du bulldozer, qui font aujourd’hui pour nous partie intégrante du spectacle de la campagne, prenaient alors l’aspect exceptionnel (tant l’accoutumance à la stabilité était forte) d’une vraie jacquerie de l’habitat. D’une espèce de vallée tourangelle, virant sensiblement au sombre, mais toujours traînant le cortège bucolique de ses saules et de ses grèves, je passais à un estuaire nordique encrassé de fumées jaunes et grises : la Loire n’a pas vraiment d’embouchure : rien qu’un fjord baltique plat et envasé, que les ponts et les comblements de Nantes verrouillent vers l’amont, et que l’industrie colonise avec circonspection, par des mouvements débordants, en contournant et en manœuvrant les anciens villages par les espaces libres. Julien Gracq, La Forme d’une ville

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