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LOVECRAFT GENERATOR

cauchemar à structure récurrente

Ce n’était pas la première fois. Dans une autre région, la première fois. Les paysages ne coà¯ncident pas. Mais l’impression, si. Comme dans ces cauchemars qui hantent régulièrement. Ou plutà´t, ces structures récurrentes de cauchemar. On avait marché sur le bas cà´té, une route départementale. C’était dans un coin de montagnes. Avant que nous ayons des enfants. Presque vingt ans déjà . On avait planté la tente dans un pré, un peu à l’écart du village. C’était la fin de la randonnée. On n’avait peur de rien à cette époque. Tout nous semblait possible. On ne savait encore à quel point tout l’était, en effet. à€ quel point l’histoire n’est jamais terminée, chute d’un mur ou pas. On voulait fàªter la fin des vacances. S’accorder le luxe d’une chaise. D’un apéro qui traîne en terrasse. D’un repas au resto. Et voir des visages autour. Revenir au monde. Plaisirs simples de qui a marché et bivouaqué pendant un peu plus d’une semaine. Loin de tout et tous. Sans connexion d’aucune sorte. Pas màªme un journal. Juste un bouquin pour la lecture du soir. Chacun le sien et qu’on échangeait ensuite une fois terminé. Voyager léger et sans appràªts. J’aurais pris la tablette, ৒aurait été différent. On aurait su. Mais trop galère de toujours trouver une prise pour la recharger. Il aurait fallu suivre un itinéraire avec camping pour chaque nuit ou presque. La coupure n’aurait pas été la màªme — je parle de la dernière fois. Dans mon souvenir, c’est la màªme image qui se superpose, abstraction faite du paysage environnant. Et de la saison. En été. La seconde, c’était le printemps. Une luminosité que Julien Gracq aurait qualifié d’acide. Je revois une route en pente, et en haut un drapeau tricolore qu’on agite. Des klaxons aussi, les deux fois. Des jeunes types assis sur les capots des voitures. Des filles aux joues maquillées bleu blanc rouge. Toute une foule beuglante, avinée et stoned, générations confondues dans l’ivresse. Je me souviens d’une masse communiant dans l’euphorie du nombre et s’égaillant dans toutes les directions, sans but sinon d’occuper l’espace de leurs cris, de leurs corps. Je me souviens aussi de leur regard. Ce mépris agressif. La première fois, on s’est dit que c’était sans doute parce qu’on avait l’air un peu crasseux, après plus d’une semaine sans avoir vu une douche. à€ cause aussi de notre étonnement devant autant d’excitation. C’était la fàªte et on détonnait comme deux cons. Ils avaient gagné — à§a qu’ils criaient — et nous, on ne le savait màªme pas. D’où ils avaient sorti soudain tous ces drapeaux, la première fois, on n’a jamais compris. C’était en 98, pour la coupe du monde de foot. Ils célébraient la victoire de la France. De son équipe de foot. La leur. La seconde fois, on a été moins surpris. C’était màªme parce qu’on l’avait pressenti qu’on était parti marcher. Quitte à paraître là¢ches. Se faire traiter de complices. Parce qu’on n’en pouvait plus. Parce qu’on avait besoin d’air. De se retrouver. Parce qu’on l’avait pressenti cette marée de drapeaux tricolores. Deviné sans oser se l’avouer. Ils avaient déjà été si nombreux à pavoiser à peine deux ans auparavant… Il était temps de fuir.

generated by : Narrateur qui marche le long d՚une route de campagne non familière, – arrive dans un pays étrange et irréel. H. P. Lovecraft, The Commonplace Book, note 5.

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