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au fil des jours

vers le fantastique | proposition 3, aller perdu dans la ville

François Bon propose un atelier d’été, vers le fantastique, visant la réalisation d’un livre collectif. Proposition 3, aller perdu dans la ville, en un seul paragraphe formant bloc. Façon pour moi de creuser et développer les deux principales séries en chantier aujourd’hui sur le site, Lovecraft Generator d’une part, pour le surgissement d’images, de lieux, de personnages, d’atmosphère, d’autre part les notes de chevet, davantage tournées vers l’introspection et le quotidien.


L’après-midi avait filé à fouiner dans les bacs de disques de chez Delmark, disques de Chicago blues à foison, ça m’avait pris du temps d’en choisir quelques-uns avec soin, de ceux que je trouverais difficilement en France – c’était avant le web et ses plate-formes –, au bout d’un moment tu étais allée m’attendre dans un café à côté, je t’y avais rejoint et montré ma trouvaille, un enregistrement d’Otis Spann sur lequel Muddy Waters l’accompagnait sous le pseudo de Dirty Rivers, tu avais ri de mon enthousiasme, il était désormais un peu tard pour se rendre à la Sears Tower et de là -haut contempler la ville, mais j’ai accepté, pour me faire pardonner, te faire plaisir, nous y étions allés à pieds, mon butin dans le petit sac à dos que je trimbalais partout avec moi – il aurait été plus grand j’aurais pu aussi acheter quelques vinyles –, à notre arrivée un groupe de touristes remontaient dans leur car, nous étions montés dans l’ascenseur, seuls tous les deux, il n’y avait pas grand monde là -haut, il fallait faire vite parce qu’ils fermaient dans moins d’une demi-heure, sous nos yeux la ville dans la lumière qui diminue, pas encore le crépuscule, mais la fin d’une journée d’été, cette sorte de luminosité acide qui enveloppe ces masses de construction, la ville était trop compacte pour que la lumière gagne le match, lourde d’ancrages, tu m’expliquais l’organisation de la ville, m’indiquais dans quelle direction se situait le parking où nous avions laissé la voiture de location, un type en costume sombre était venu nous annoncer qu’il était temps de redescendre, closing time, l’ascenseur, et retour à la rue, noyée d’ombre à cette heure, et déserte, sans une voiture qui circule, plus rien de ce qu’on dit la vie qui s’anime, seuls des taxis, qui passaient vite, héler ne sert à rien, pas un pour s’arrêter, c’était donc à pieds qu’il faudrait repartir, mais par où, ces histoires qu’on racontait dans ton enfance, d’un champ où pénétrer, et impossible d’en trouver la sortie, il y avait de ça, d’une malédiction que nous-mêmes aurions engendrée, parce qu’on le savait, on l’avait lu dans le guide, ne pas y aller passé 7 pm, et cet avertissement tout à l’heure, presque arrivés à la tour, surgi de ce qui pas même une ruelle, interstice sombre entre deux immeubles où des poubelles, ce corps qui bloque le passage, voix lasse et lointaine qui pose sa question rituelle, got some change man ?, avoir pris dans ta poche une poignée de monnaie, l’avoir déposée dans sa main, sortir d’ici, au plus vite, ces silhouettes qui disparaissent le jour et remontent à la surface à l’approche de la nuit, s ?engueuler n’arrangera rien, et pourtant, on ne s’en sort pas des mots, ce sont pas les bons qui viennent aux lèvres, mais puisque incapables de comprendre, de prendre nos repères, décider d’un commun accord dans quel sens remonter l’avenue, ce serait le désarroi qu’il faudrait dire, mais qui sait si alors on trouverait encore la force de marcher, si on n’irait pas s’asseoir sur la première marche venue, et tout à la fois attendre et renoncer, rideaux de fer abaissés et leurs tags – ici n’est pas ton territoire –, se diriger vers ces feux rouges, à un carrefour on a des chances de s’orienter, et peut-être trouver la rivière, elle passe pas bien loin, puisqu’on l’apercevait de là -haut, cette ville que tu croyais tenir dans la paume de ta main, marcher, aller tout droit, et ne pas savoir.

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