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fictions

sur la place de Marennes | pistes #2

la ville était un roman

La ville était un roman. Mais elle ne l’avait pas lu. Elle en connaissait des extraits, comme la présence de l’océan à une vingtaine de kilomètres, les guerres de religion et les deux marais à proximité, la fàªte foraine en septembre et l’usine de moteurs, la radio locale Hélène FM — mais sans avoir jamais lu Ronsard, parce qu’elle s’était arràªtée après la cinquième, le temps d’un apprentissage qui n’avait débouché sur rien, il faudra le raconter, mais plus tard —, elle avait entendu parler du phylloxera et de la Révolution — c’est qu’elle disait les rares fois où on lui adressait la parole et qu’elle se trouvait désarà§onnée — à§a, c’était plutà´t souvent — elle disait : j’en ai entendu parler —, le petit Beyrouth des friches autour de la gare, les laiteries et la ligne de bus "Les Mouettes", avec sur la carrosserie bleue la silhouette de trois oiseaux blancs qui volent, comme on avait appris à le faire à l’école, deux coups de crayon, aucun détail, leurs ailes immobiles dont elle se demandait ce qui se passerait si elles les bougeaient, si proches les unes des autres — c’est dans un de ces bus qu’elle est montée pour se rendre à Marennes. Elle ne savait rien des ingénieurs venus de Flandres, de leur aménagement des marais, de la route qu’ils avaient construite, ni trop comment la ville avait grandi — elle ne s’y perdait pas, mais effectuant toujours les màªmes trajets, elle aurait été incapable d’en reconstituer mentalement ou sur un papier l’organisation. C’était la ville, une entité plutà´t qu’un espace. Elle allait de lieu en lieu, et c’était tout. Elle ignorait aussi comment Rochefort avait modelé la ville à distance, rendant nécessaire une route reliant la place forte à Paris. Tout comme elle ne se doutait guère des débats quant à l’étymologie du nom de la ville — un nom, c’était un nom, chaque ville avait le sien, comme chaque homme et chaque femme, et personne ne se demandait qui l’avait donné. Le nom disait où, disait qui, et que les choses étaient ainsi, closes sur elles-màªmes et sans origine qui puisse se concevoir — tout au plus avaient-elles traversé le temps, légèrement imprégnées dont on ne savait quoi. Elle habitait une de ces cités jardins qu’on trouve habituellement à la périphérie des villes, mais qui, à Surgères, jouxtaient presque le centre. Elle préférait faire ses courses à l’U Express plutà´t qu’au supermarché de la zone Jean-Baptiste Rameau : c’était trop grand, elle et sa mère ne s’y étaient jamais faites.

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