// Vous lisez...

habiter | anthologie

04. scènes de la vie privée

alors il n’était pas difficile d’inventorier

Or, à la nuit tombante, un jeune homme passant devant l’obscure boutique du Chat-qui-pelote, y était resté un moment en contemplation à l’aspect d’une scène qui aurait arràªté tous les peintres du monde. Le magasin n’étant pas encore éclairé, formait un plan entièrement noir, au fond duquel se voyait la salle à manger du marchand. Sur la table ronde une lampe astrale répandait ce jour doux qui donne tant de grà¢ce aux tableaux de l’école hollandaise. le linge éblouissant de blancheur, l’argenterie, les cristaux, formaient de brillants accessoires qui s’embellissaient encore par de puissantes oppositions d’ombre et de lumière. La figure du père de famille et celle de sa femme, les visages des commis et l’image céleste de la jeune Augustine, à deux pas de laquelle se voyait une grosse fille joufflue, composaient un groupe si curieux, ces tàªtes étaient si originales, chaque caractère avait une expression si franche et si forte, on devinait si bien la paix, le silence et la modeste vie de cette famille, que, pour un artiste accoutumé à exprimer la nature et à la sentir, il y avait quelque chose de désespérant à vouloir rendre un jour cette scène fortuite. Balzac, Gloire et malheur, aka La maison du Chat-qui-pelote, in Scènes de la vie privée

Mais le soir, sur les cinq heures, quand la chandelle était allumée, l’observateur apercevait, à travers la fenàªtre de la première pièce, une vieille femme, assise sur une escabelle au coin d ?une cheminée en pierre, attiser le feu d’un réchaud sur lequel reposait l’espoir d’un repas frugal. Alors il n’était pas difficile d’inventorier de l ?œil les rares ustensiles de cuisine et de ménage accrochés au fond de cette salle. à€ cette heure, une vieille table, posée sur un X, et dénuée de linge, attendait qu’on la chargeà¢t de quelques couverts d’étain et de l’unique plat surveillé par la vieille. Trois méchantes chaises au plus meublaient cette espèce d’antichambre qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Au-dessus de la tablette de la cheminée s’élevaient un fragment de miroir, un briquet, trois verres, des allumettes et un grand pot blanc tout ébréché. On croyait voir le temple de la misère. Le carreau de la salle, les ustensiles, la cheminée, tout plaisait néanmoins par la propreté qui y régnait ; et cet asile sombre et froid respirait un esprit d’ordre et d’économie. Le visage pà¢le et ridé de la vieille femme était màªme en harmonie avec l’obscurité de la rue et la rouille de la maison ; à la voir au repos, sur sa chaise, on eà »t dit qu’elle faisait partie de l’immeuble au sein duquel elle vivait. Sa figure, où je ne sais quelle expression de malice triomphait d’une bonhommie affectée, était couronné par un bonnet de tulle rond et plat sous lequel elle cachait mal des cheveux blancs. Elle était toujours vàªtue d’une robe d’étoffe brune. Ses grands yeux gris étaient aussi calmes que la rue, et les rides nombreuses de son visage pouvaient se comparer aux crevasses des murs. Soit qu’elle fà »t née dans la misère, soit qu’elle fà »t déchue d’une splendeur passée, elle paraissait résignée depuis longtemps à la simplicité monastique de son existence. Blazac, La femme vertueuse, aka Une double famille, in Scènes de la vie privée

Commentaires