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soutènements

j’avais espoir

De ce jour à celui où mon père m’a quitté, ce fut l’inverse. Après l’avoir fui, je suis allé continuellement à lui pour l’entraîner avec moi de l’autre cà´té, celui dont nous participons aussi, quoique ce ne soit par rien qui se touche, et lui s’est obstiné de toute la force qui est à peu près la màªme partout, pour tous, un douzième de cheval-vapeur, environ. Il s’agissait d’àªtre ensemble non pas pour la vie, le bref laps de temps que nous avions à partager, puisqu’il manquait déjà dix-sept années, mais pour le restant, dont nul ne sait le terme. Dès alors, nous serions réunis, en paix, identiques à nous-màªmes. Je l’ai située vers la trentaine, à vingt ans, et, dix ans plus tard, encore, à dix années de là parce que tout petits, périssables que nous soyons, il faut de longs efforts, des quantités de temps à deux chiffres pour se changer. J’avais espoir. J’en avais besoin. J’aurais entrepris n’importe quoi d’autre, exécuté scrupuleusement de ces travaux qui nous sont commandés en ràªve, de sable, de buée, mauves ou faiblement argentés, avec du verre filé, la poussière qui s’acharne à nous aveugler, tout à§a. Le plus simple eà »t apparemment consisté à prier mon père de bien vouloir interrompre ses comptes, sa lecture ou sa ràªverie pour examiner la question en ma compagnie. Mais c’est ce que je n’ai màªme pas risqué en ràªve où l’on accepte sans rechigner des travaux de titans, mauves, quand on ne va pas se concilier le flux homicide des rivières. Tout peut arriver, sans doute, hormis ceci qui ne devait pas et n’arriva point : l’entretien que nous aurions eu afin de nous entendre sur le poids, l’extension et la consistance que mon père conférait au mot père et localiser, par suite, le truc — s’il était localisable — qui restait autour, qui venait après. J’imagine ce qui se serait produit si j’avais fait pareille chose. Il m’eà »t été répondu sur un ton mi-amusé mi-étonné (et qui n’aurait été en vérité ni l’un ni l’autre) que la question ne se posait pas puisque nus étions précisément ce que je demandais. Je me serais vu réduit à cette extravagance inédite, succédant aux mille extravagances constatées depuis que j’avais été en mesure d’agir, de parler, d’extravaguer, à qui s’ajoutaient celles qu’en secret je cultivais, les arv=bres, les départs de locomotives, le fer et cette fureur d’étude maintenant. Ou bien, il n’aurait pas répondu. Il m’aurait jeté un bref coup d ?œil, comme si j’avais dit quelque chose d’indifférent (mais je ne lui ai jamais rien dit d’indifférent), comme si je n’avais pas parlé, qu’il eà »t levé par hasard les yeux et que son regard se fà »t posé sur moi comme il se serait arràªté dans l’air, sur rien. Pierre Bergounioux, L’orphelin

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