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entre deux | notes

détachement

Ville de chantiers, de constructions navales, de bateaux en partance, ville détruite, ville d’estuaire où les choses passent et repassent, les yeux tournés vers le large, tournant le dos aux marais qui l’isolent des terres, ville de béton, de bassins et d’eau, par nécessité donc, Saint-Nazaire cultive un joli jeu : celui du détachement. Détachement pour les objets d’ici-bas, trop terriens, trop fixes et trop pérennes, tous ces objets pas assez mobiles dans le temps et dans l’espace. A Saint-Nazaire, il faut apprendre à dire au revoir aux palais flottants que les hommes d’ici construisent, à ces quantités de matières travaillées, mises en chantier puis assemblées. Il faut laisser partir ces monuments comme des morceaux de ville, les laisser glisser lentement dans les eux de l’estuaire puis disparaître et ne jamais reparaître à l’horizon. A Saint-Nazaire, il a fallu dire adieu au vieux village accroché au rocher. A Saint-Nazaire, il a fallu dire adieu à la ville d’avant guerre. Ce n’est pas rien. A Saint-Nazaire, les vielles pierres n’encombrent pas les rues. A Saint-Nazaire, les choses sont dans la tàªte, dans la mémoire, un peu plus légères et flottantes qu’ailleurs. A Saint-Nazaire, il faut apprendre à ne pas trop s’attacher. Tout peut partir, vous quitter demain. La ville elle-màªme, pràªte à se détacher du continent, à larguer ses amarres, lever l’ancre. Bureau de la main-d՚œuvre indigène, L’art du détachement, in Cet estuaire qui n’existe pas, 66 fragments pour une déambulation littéraire dans l’estuaire de la Loire, éditions Bardane.

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Commentaires

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  1. Dunkerque (En écho)

    Souvent j’ai regardé la mer, allant et revenant au long de cette digue de carreaux gris, de dalles roses, comme sur le pont promenade d’un paquebot toujours à quai. Je ne suis pas un voyageur. Mais j’ai gardé en moi le goà »t salé du large, du vent entre mes cils et j՚ai du sable incrusté, partout, dans la mémoire...

    Là -bas s’étend le port. Citadelle de grues enchevàªtrées dans les lourdeurs atmosphériques. Des cheminées de métal échappent vers les eaux froides leurs vapeurs industrielles. Structures en vrac, cà¢bles tendus, poutrelles découpées sur une fin de monde. Lorsque je reviens dans ma ville, je manque rarement l’occasion de longer le bassin maritime et de suivre, derrière la vitre abaissée, le lent ballet des bennes qui déchargent les minéraliers.

    A l’entrée du bassin le pont basculant a dressé, haut, son tablier sur l’horizon. Je me rappelle mon excitation de gamin quand nous allions, avec papa, à la recherche d’un navire quittant le port, pour observer les remorqueurs à la manœuvre et voir passer devant nous, à presque la toucher, la coque impressionnante des cargos glissant entre les portes des écluses...

    Le temps passe, les souvenirs s’enjolivent. Je ne revendique pas d’àªtre un fils du pays, un enfant de Jean Bart. Mais je n’oublie pas le bonheur qui courait en culotte courte à travers les dunes. Et, derrière mes volets parisiens, amarré léger à l’ennui de ce dimanche après-midi, je convoque encore les rouleaux d’air qui font grincer le ciel, la rumeur blanche qui festonne, infiniment, la plage immense et brune. Les nuages du partir.

    NB - Fictions & Confidences - Numeriklivres

    par Nicolas Bleusher | 4 novembre 2012, 11:21