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vases communicants

C’est tard que j’ai découvert la tristesse de mon père

vases communicants décembre 2009

C’est tard que j’ai découvert la tristesse de mon père. Lui-màªme probablement l’a découverte tard. Auparavant, il l’avait recouverte d’activité et de besogne - les réveils à cinq heures trente le matin, la journée entière au travail jusqu’au début de la soirée, et la soirée courte à tà´t après dîner s’endormir devant la télévision. C’est quand il a cessé de travailler pour partir à la retraite que sa tristesse s’est faite perceptible, s’est déclarée un peu. La plupart du temps, ses traits de caractère les plus visibles sont restés les màªmes, les dehors tranquilles et imperturbables que je lui ai toujours connus. Un homme silencieux sauf quand il a quelque chose à dire, pensif, doucement impénétrable, qui répond toujours invariablement que "oui, oui, tout va bien", quand je lui demande si "à part à§a, à§a va ?" ou si "sinon, tout va bien ?". Un homme jovial en société toujours, immanquablement serviable et excellent camarade comme il l’a certainement été depuis l’enfance. La tranquillité et la bonne humeur alternées, quels meilleurs masques pour l’indistincte peine que, probablement sans le savoir, ils cachent ?

Quand il est devenu retraité, la détermination avec laquelle il a entrepris des petits chantiers successifs a indiqué que l’exécution de ceux-ci comblait d’abord un vide qu’il ne voulait pas voir s’ouvrir en lui-màªme, bien davantage que des besoins pragmatiques dans le monde matériel hors de lui-màªme - indépendamment de l’utilité très souvent effective de chacun de ces travaux. Plus que jamais, il s’est mis à jardiner chez d’autres en plus de chez lui, à construire des parties entières de maison, à casser des murs anciens pour en bà¢tir de neufs à la place de leurs prédécesseurs, puis à édifier avec le màªme soin des bà¢tisses ornementales. Au fur et à mesure que leur nécessité extérieure s’est amoindrie, l’admirable capacité de travail de mon père et sa voracité d’affairement ont montré la part d’elles qui relevaient du divertissement pascalien, du dérivatif à l’angoisse de devoir vivre quand on ne sait plus assez remplir sa vie, que celle-ci ne se remplit plus comme d’elle-màªme.

Une seule fois auparavant, j’avais vu mon père pleurer, lorsque son propre père était très soudainement mort. Je n’étais pas là quand le téléphone avait sonné à la maison pour annoncer la nouvelle, mais ma mère me fit après "si tu avais vu sa réaction...", d’un air de dire qu’elle fut elle-màªme surprise par l’entièreté avec laquelle il avait exprimé son chagrin. J’ai essayé, bàªtement peut-àªtre, d’imaginer mon père en sanglots, et je n’y suis pas parvenu. Cette image m’est trop étrangère. C’est plus tard la màªme journée que je le vis pleurer, je n’en fus ni choqué ni déà§u, qui ne pleure pas à la mort de son père ?, mais tout à fait désorienté. Dans le salon vidé de mes grands-parents où tant d’après-midis dominicales me furent d’interminables attentes qu’un repas de famille arrive à sa fin, mon grand-père défunt était alité, un air d’Yves Montand que je ne lui avais jamais remarqué sur le visage et un chapelet entre les mains jointes - la première fois que je voyais un cadavre. Assis à quelques mètres de ses pieds, les yeux grands ouverts et le regard perdu dans la fenàªtre qui lui fait face, mon père pleure sans sanglot, sans expression particulière, les joues ruisselantes de larmes.

Ce que ces larmes de fils ne disaient pas, ce que leur vision ne m’a pas livré, c’est l’alors future tristesse hivernale de mon père, lorsque les nuits trop longues et les journées pluvieuses le laissent durablement désœuvré. Ces larmes de fils n’étaient pas celles qui peuvent subitement l’envahir désormais si une matinée devant àªtre consacrée à un travail a été empàªchée par quelque contretemps, et que son esprit a eu le loisir de s’emplir de vide ou de douleur. De ces sanglots brusques, il dirait, j’en suis certain, qu’ils ne sont que des coups de cafard accidentels et insignifiants ; j’ignore s’il se croirait en le disant, mais je sais que moi je ne le croirais pas.

Mes prières d’athée, mes demandes au sort, ont souvent imploré l’existence de ne jamais faire de ma mère une veuve, de peur que le veuvage soit pour ma mère menue une épreuve plus cruelle que la mort, une mort interminable et continue. C’est ignorer certainement la force cachée de ma mère, comme j’ai presque toute ma vie ignoré la faiblesse cachée de mon père. Aujourd’hui, je ne peux plus sans épouvante songer à mon père veuf - un jour fatalement diminué physiquement par le temps inexorable, sans le secours de son corps pour repousser le vide et la douleur hors de son esprit, seul. Màªme sachant que ces pensées funestes sont encore certainement lointaines, c’est un trouble ténébreux, sourd, que d’avoir pour la première fois peur pour son père.

Aujourd’hui, plus que jamais, je veux que mes parents meurent ensemble.

© Anthony Poiraudeau - 2009

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Voir en ligne : Anthony Poiraudeau, futiles et graves

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