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micro-fictions

regard

Son visage me disait quelque chose. Moi qui suis si peu physionomiste. Une impression d’ensemble. Et son regard peut-être. Comme si lui aussi m’avait reconnu. Sans l’ombre d’un doute. Il y avait pas mal de monde dans ce buffet de gare. Mais ses yeux se sont fixés sur moi quand je suis entré. Pour ne plus me quitter. Installé au comptoir, je me suis tourné de trois quart ; il me fixait toujours, sans bouger. Peut-être un dingue. Ce n’est pas ce qui manque dans les grandes gares. Un type en errance qui passait ses journées là , s’accrochait comme sang-sue au premier passant venu. Ou à un type de voyageur. Auquel j’aurais correspondu. Je cherchais une explication. Façon de me distraire en attendant ma correspondance. Un peu troublé aussi. Si je n’avais pas eu cette impression de déjà vu. J’ai siroté ma bière en consultant mon téléphone. Chaque fois que je relevais le nez, il était là à me regarder. J’ai eu un instant l’envie de me lever, d’aller lui demander ce qu’il me voulait, si on se connaissait, d’où et comment. Puis je me suis ravisé. Autre chose à faire que d’aller causer avec un dingue. Et jamais été bien à l’aise pour échanger à l’improviste avec autre que le cercle restreint de mes proches. Je me serais senti ridicule. J’aurais été maladroit. Sans doute pitoyable. J’ai fini mon demi, repris mon sac. Et là en partant, j’ai senti son regard qui me suivait. Mon téléphone était allumé, j’ai pris une série de photos à la dérobée. J’avais ainsi une chance de retrouver qui était ce type. Avec le temps, ça me reviendrait peut-être. Ou quitte à les montrer autour de moi. Assis dans le train j’ai consulté les clichés. Une petite dizaine. Sur chacun, je reconnaissais les tables qui entouraient celle de mon inconnu. La grosse femme avec son petit chien sorti de sa cage de voyage. Un couple de retraités endimanchés. Une étudiante des Beaux Arts avec son carton à dessins. Mais pas de trace de mon inconnu. Volatilisé. Je n’avais pourtant pas rêvé. À moins que ce ne soit un effet de la fatigue. Tous ces déplacements accumulés les semaines passées. Tout ce boulot abattu dans l’urgence. Quelques minutes plus tard j’étais assoupi. C’est lorsque j’ai rouvert les yeux que j’ai aperçu, jetant un coup d ?œil par la fenêtre du train, le reflet sur la vitre de mon inconnu, assis dans la travée voisine, et qui me regardait.

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