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traversée Balzac

La Femme abandonnée

Où l’action se déplace à Bayeux, ou ailleurs : à€ quelques usages près, toutes les petites villes se ressemblent. Gaston de Nueil vit en eux le personnel immuable que les observateurs retrouvent dans les nombreuses capitales de ces anciens à‰tats qui formaient la France d’autrefois.

Où la noblesse provinciale ne parvient pas à accéder à son époque : Le chef de cette race illustre est toujours un chasseur déterminé. Homme sans manières, il accable tout le monde de sa supériorité nominale ; tolère le préfet, comme il souffre l’impà´t ; n’admet aucune des puissances nouvelles créées par le dix-neuvième siècle, et fait observer, comme une monstruosité politique, que le premier ministre n’est pas gentilhomme. (...) La femme et le mari n’ont d ?ailleurs aucune idée du luxe actuel ; ils gardent les livrées de théà¢tre, tiennent aux anciennes formes pour l’argenterie, les meubles, les voitures, comme pour les mœurs et le langage. à€ cette famille fossile s’oppose une famille plus riche, mais de noblesse moins ancienne. Le mari et la femme vont passer deux mois à Paris, ils en rapportent le ton fugitif et les passions éphémères. Madame est élégante, mais un peu guindée et toujours en retard avec les modes. Cependant elle se moque de l’ignorance affectée par ses voisins ; son argenterie est moderne ; elle a des grooms, des nègres, un valet de chambre. (qui pour écrire la vie de ces domestiques noirs dans un monde blanc ?)

Où Flaubert de nouveau s’annonce : La somme d’intelligence amassée dans toutes ces tàªtes se compose d’une certaine quantité d’idées anciennes auxquelles se màªlent quelques pensées nouvelles qui se brassent en commun tous les soirs. Semblables à l’eau d’une petite anse, les phrases qui représentent ces idées ont leur flux et reflux quotidien, leur remous perpétuel, exactement pareil : qui en entend aujourd’hui le vide retentissant l’entendra demain, dans un an, toujours. Leurs arràªts immuablement portés sur les choses d’ici-bas forment une science traditionnelle à laquelle il n’est au pouvoir de personne d’ajouter une goutte d’esprit. La vie de ces routinières personnes gravite dans une sphère d’habitudes aussi incommutables que le sont leurs opinions religieuses, politiques, morales et littéraires. Madame de Beauséant contrastait trop vivement avec les automates parmi lesquels il vivait depuis deux mois d’exil au fond de la Normandie, pour ne pas lui personnifier la poésie de ses ràªves

Où fenàªtres et romanesque sont liés dans l’esprit des hommes jeunes : Dupé par les illusions auxquelles il est si naturel de croire à son à¢ge, il regardait à travers les brèches ou par-dessus les murs, restait en contemplation devant les persiennes fermées ou examinait celles qui étaient ouvertes. Il espérait un hasard romanesque, il en combinait les effets sans s’apercevoir de leur impossibilité, pour s’introduire auprès de l’inconnue.

Où les Mille et une nuits ne sont jamais loin : Souvent les bizarreries sociales créent autant d’obstacles réels entre une femme et son amant, que les poètes orientaux en ont mis dans les délicieuses fictions de leurs contes, et leurs images les plus fantastiques sont rarement exagérées.

Où mariage et mort se confondent : Je n’ai pas eu la haute vertu sociale d’appartenir à un homme que je n’aimais pas. J’ai brisé, malgré les lois, les liens du mariage : c’était un tort, un crime, ce sera tout ce que vous voudrez ; mais pour moi cet état équivalait à la mort. J’ai voulu vivre.

Où les lettres jouent à plein dans le récit.

Où il est question de s ?enivrer : S’il avait eu trente ans, il se serait enivre ; mais ce jeune homme encore naà¯f ne connaissait ni les ressources de l’opium, ni les expédients de l’extràªme civilisation. Il n’avait pas là , près de lui, un de ces bons amis de Paris, qui savent si bien vous dire : Pœte, non dolet ! en vous tendant une bouteille de vin de Champagne, ou vous entraînent à une orgie pour vous adoucir les douleurs de l’incertitude.

Où l’à¢ge de trente ans est un point de bascule : J’ai bientà´t trente ans, monsieur, et vous en avez vingt-deux à peine. Vous ignorez vous-màªme ce que seront vos pensées quand vous arriverez à mon à¢ge. Tu as trente ans et j’en ai quarante. combien de terreurs cette différence d’à¢ge n’inspire-t-elle pas à une femme aimante ?

Où Balzac use à son gré de l’accélérateur : Une Italienne (...)disait en lisant les romans franà§ais : « Je ne vois pas pourquoi ces pauvres amoureux passent autant de temps à arranger ce qui doit àªtre l’affaire d’une matinée. » Pourquoi le narrateur ne pourrait-il pas, à l’exemple de cette bonne Italienne, ne pas trop faire languir ses auditeurs ni son sujet ? (...) ces petits protocoles de boudoir (...) tiennent trop peu de place dans l’histoire d’une passion vraie pour àªtre mentionnés.

Où le bonheur se trouve de nouveau près du lac de Genève. [1]

Où Balzac grince : Rien ne nous aide mieux à vivre que la certitude de faire le bonheur d’autrui par notre mort.

Où revient la figure de l’automate : N’était-ce pas l’arracher à une espèce de bonheur mécanique que les femmes souhaitent toujours à leurs maris et màªme à leurs amants ?

Où l’intéràªt du récit résiderait dans son dénouement (et dans la vérité de celui-ci) : Si cette histoire d’une vérité vulgaire se terminait là , ce serait presque une mystification. Presque tous les hommes n’en ont-ils pas une plus intéressante à raconter ? Mais la célébrité du dénouement, malheureusement vrai (...) mettr[a] peut-àªtre ce récit à l’abri de critiques.

Où on se suicide au fusil de chasse, pour cause de mariage froid.

Notes

[1] voir Albert Savarus

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