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notes de chevet

se rendre dans le magasin d’une coopérative agricole

se rendre dans le magasin d’une coopérative agricole en quête de bois d’allumage pour la cheminée, chercher au petit bonheur, passer par le rayon des aliments pour volailles, sacs de cinquante kilos posés sur palettes, retrouver l’odeur des granulés à lapins, la même que gosse, quand soulever le couvercle métal d’une lessiveuse et plonger une vieille boîte de conserve dans le sac de granulés, se rendre aux clapiers tout au fond du jardin, près du piquet planté d’un clou où ils finiraient assommés, attachés par les pattes arrières, tête en bas pissant le sang, quelques coups de canif à hauteur des pattes puis leur peau retournée, la chair à nu — cette expression dépouiller le lapin quand gamin se déshabiller, tendre et violente, d’autant qu’accompagnée de l’antienne alors déjà éteinte « peaux de lapins, peaux ! » des chiffonniers ambulants —, c’est tout ça qui remonte, et l’ouverture de la porte grillagée, avec l’angoisse qu’un lapin s’échappe, surtout pour les clapiers situés au sol — deux ou trois étages superposés ? —, repousser leur museau avec la boîte de marrons ou de petits pois, verser les granulés dans les auges en ciment, parfois d’abord les vider parce qu’ils avaient pissé dedans — une de ces auges au fond de mon jardin, donnée quand mes enfants ont eu un lapin — lui a passé sa vie dans une salle à manger —, parallélépipède de ciment qui traîne près du trou à compost, stèle pour qui sait de quel point du passé elle provient, à quels nœuds elle se rattache — il faudra penser à l’emmener quand on quittera ce lieu —, à quelles heures de solitude et d’ennui tant bien que mal comblées par la présence animale, à quelles salles sombres de fermes où mastiquer à regret des biscuits depuis si longtemps reclus dans une boîte en ferraille pendant que les lapines se faisaient engrosser, aux peaux de lapin pendues en haut du hangar chez le ferrailleur, à un père tiraillé entre la nostalgie de la ferme et le présent à l’usine, à ces plaques de ciment des clapiers démontés, entassées à l’ombre d’un noyer, près de quelques châssis aux verres brisés, et à ce qui, dans la langue, se concentre dans ces deux formes qui n’en sont qu’une : penser, panser, illustration du processus par lequel le hasard du quotidien mène au souvenir, provoque l’écriture, et par ce biais un peu de réflexion, et ravive l’espoir ou l’illusion qu’avec le temps les plaies cicatrisent

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