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habiter | anthologie

09. à une époque, il y a très longtemps

Bunker Hill est un vieux coin perdu, délabré, mal famé. à€ une époque, il y a très longtemps, c’était le beau quartier de la ville et on y trouve encore de ces hà´tels particuliers de style gothico-biscornu, avec leurs larges perrons, leurs murs couverts d’ardoises arrondies et leurs vastes fenàªtres en cornières ornées de tourelles. Ce ne sont plus que des maisons louées meublées, à présent ; la marqueterie des parquets est craquelée et usée et les majestueuses rampes d’escalier ont été noircies par le temps et par les enduits bon marché passés sur des couches massives de crasse. Dans leurs vastes chambres aux hauts plafonds, des gérantes débraillées se chamaillent avec des locataires insolvables. Et dans l’ombre fraîche des perrons, étalant leurs vieilles godasses éculées au soleil, des vieillards aux visages tristes comme des batailles perdues, scrutent le vide d’un œil absent. Aux alentours, fleurissent les vieilles demeures infestées de mouches, les marchands de fruits italiens, des meublés de dernier ordre et des petites confiseries où l’on peut se procurer des produits plus douteux encore que leurs bonbons. On y trouve enfin de minables hà´tels dont les clients ne signent jamais autrement que Smith ou Jones, et dont les veilleurs de nuit sont moitié flics, moitié entremetteurs. De toutes ces bicoques, on voit sortir des femmes qui devraient àªtre jeunes mais dont les visages évoquent l’amertume d’une bière éventée ; des hommes aux chapeaux rabattus sur les yeux qui inspectent la rue d’un regard furtif derrière leurs mains en creux, où gîte la flamme de l’allumette ; des intellectuels miteux sans un rond en poche ; des flics au visage impassible et au regard inflexible ; des drogués et des marchands de drogue ; des gens dont toute l’originalité est de ne pas en avoir et qui le savent et màªme, de temps en temps, des types qui se rendent au boulot. Mais ceux-là sortent de bonne heure, quand les trottoirs craquelés sot encore vides et couverts de rosée matinale. Raymond Chandler, La grande fenàªtre

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