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vases communicants

vases communicants | Justine Neubach

Aujourd’hui, échange avec Justine Neubach que l’on peut lire sur silencieuse.net (consulter aussi ses photos !). Point de départ de l’écriture, une consigne qui dans un premier temps m’a foutu la trouille : écrire à partir de différentes photos, chacune se rapportant à une couleur primaire. Pas bien sà »r d’avoir écrit quelque chose à partir de couleurs avant à§a, et donc la remercier d’avoir entr’ouvert cette porte-là . Mon texte chez elle, dans la rubrique vases co


Histoire primaire

Chapitre jaune

Benji a huit ans quand il se tient debout dans la file d’attente d’un manège et qu’une voix lui souffle, perfide : « ceux qui montent là n’en reviennent pas ». Et Benji de partir d’un violent éclat de rire, et tout le monde, autour, d’accompagner son rire en secouant fort les épaules et en plissant les yeux, en découvrant les dents, en faisant tressauter son ventre. Lorsque vient son tour de manège, Benji franchit le panneau de bois où l’on peut lire en lettres pà¢les : « Pelleteuse à Schtroumpfs ». Plus tard, il est seul dans l’engin. On l’attendra à la sortie « quand tu seras broyé, mon cher ». Il rit encore en se tenant les cà´tes. Une cloche tinte quelque part ; alors il crie « je lègue ma chambre à la plus sage des petites sœurs », et deux gamines, en bas, deux images de gamines qu’une auréole surplombe, se lancent le regard de la rivalité naissante.

Chapitre rouge

Benji a vingt ans lorsqu’allongé contre le mur couleur de sang séché, il cloue ses yeux, profond, au plafond de la cave. Il appelle cela une retraite, une manière d’éloignement dans la proximité, une absence sans départ. C’est le temps des peintures murales. Benji dessine du sang – personne ne reconnaît le sang mais on s’accorde à dire qu’il a à§a dans les veines, on l’encourage à continuer ; Benji dessine l’alcool – les gens s’exclament que ce qui frappe dans son alcool, c’est tout ce qu’il n’a pas d’alcool – cet alcool sans alcool – sorte d’ivresse lucide. Alors puisque les gens n’ont toujours pas compris, Benji peint point à point le portrait de la liberté. Cela prend des semaines, des mois. Parfois il se trompe, gratte la couleur du bout des ongles, d’autres fois la liberté a les doigts trop longs ou le cou trop gras ; sans cesse Benji la corrige, l’agrandit, cela dure des années, des siècles. Le portrait de la liberté déborde des murs et grimpe au plafond, puis coule sur le sol où son niveau monte, une couche après l’autre. Un soir, enfin, la cave entière est rouge : un cube compact de peinture sèche aux dimensions de la pièce, aggloméré pendant toutes ces années. Alors Benji présente cette liberté aux amis proches et aux parents. Quand il ouvre la porte de son repaire, pour la montrer, on ne peut màªme plus y entrer. On reste sur le pas de l’oeuvre. Chacun pousse des hauts cris et se fend d’un sourire immense. On chante ses louanges. Il peint l’enfermement avec un rare talent, dit-on.

Chapitre bleu

Un jour enfin, B. n’a plus d’à¢ge. Il va de pierre en pierre et s’étire en vol et se pose, léger, sur le pont d’un bateau qui l’attendait, qui va partir. Il s’est délesté de tous les grands mots encombrants. « Liberté », plaisante-t-il parfois avant de partir d’un grand rire que personne n’accompagne plus. On a essayé de le retenir – c’est déjà loin – quand il quittait les vernissages de ses propres expositions ; on le rattrapait par la manche. Le tissu, un jour, B. l’a laissé se déchirer par désespoir, fureur, ou parce que cela mordait en lui avec une vigueur de jeune chien qu’il n’a pas su calmer, mais le résultat ne change pas, le résultat est là . Le tissu de la manche, un morceau se détache, flotte un moment, et B. qui aimerait s’arràªter donne toutes ses forces dans la course et fuit et disparaît au loin. « Ce n’était qu’un vieux pull », il pense. Ce pull ne pouvait pas tenir. Aujourd’hui, B. transporte des tà´les d’un bout à l’autre de l’Atlantique. Pourtant on ne s’y méprend pas, il n’est pas transporteur de tà´les ; il est un éclat de rire jaune, un froisseur de liberté, un arracheur d’étoffes, un chatouilleur d’étoiles, la deuxième lettre de l’alphabet, et c’est très bien comme à§a.

Voir en ligne : la liste des vases du mois (merci à Brigitte Célérier !)

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