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notes de chevet

se rendre dans un restaurant depuis longtemps fréquenté

se rendre dans un restaurant depuis longtemps fréquenté, près de vingt ans, dans ce quartier où s’est nouée la rencontre de celle avec qui depuis tu partages ta vie — chaque fois passer devant l’ancien appartement, ses volets gris, clos — depuis combien de temps as-tu cessé de jeter un œil au nom sur la sonnette ? —, ce lieu dans lequel tu rêves encore d’entrer, de pouvoir y demeurer seul quelques heures — se souvenir de celle qui pendant un atelier d’écriture t’avait proposé de rendre la chose possible, t’expliquant que la propriétaire était maintenant sa cousine, mais c’était y pénétrer comme on y pénètre dans les rêves que tu voulais, comme on descend en soi —, aller dans ce restaurant les vendredis soirs de vacances scolaires, rituel qui s’est institué, sans qu’on y prenne garde, d’aller manger un couscous, parce que savoir que là s’opère un début de lâcher prise, l’autre soir, comme chaque fois, pousser la première porte rouge, tirer la seconde, et pénétrer dans la salle, avoir en tête la silhouette qui entrera dans ton champ de vision, sortant de la cuisine, tout au fond, la plupart du temps — y venir tôt parce que fatigués, et sauvages aussi un peu —, en tête la démarche, le sourire, la façon d’étirer la première syllabe du "bonsoir" avant d’envoyer d’un souffle "soir messieurs dames", en tête la main tendue, et comme un pas de danse pour se présenter de trois quart, en tête la table pour quatre et les conversations les soirs où pas trop de monde, depuis le temps, les hasards : I. a eu son fils en classe au collège, en tête le couscous que tu prendras et la bouteille de Médéa rouge, en tête la dernière fois que tu es venu avec des copains cet été, comment ton fils discutait transcendance avec F., mais c’est un autre qui vous accueille, plus petit, la peau noire — tes enfants te diront ensuite qu’ils avaient repéré le changement d’enseigne avant d’entrer, le glissement de l’Algérie à la Guyane —, reconnaître les pieds métalliques des tables, désormais recouvertes d’une peinture grise, laque lisse, et dessous, les mosaïques — ta fille les a devinées au toucher —, entendre I. demander ce qu’est devenu l’ancien patron, s’il a ouvert un autre restaurant —, réaliser en situation ce que jusqu’alors tu savais seulement : du temps a passé —, pendant le repas commencer à en lister les indices : tu partages maintenant un verre de rouge avec ton fils, I. ne sort plus fumer devant le restaurant, suivie de l’un ou de nos deux enfants, le bar à côté est devenu boîte de restauration rapide, les sujets de conversation que nous avons —, se dire qu’une nouvelle strate temporelle s’ajoute au quartier, après celle de la rencontre, celle de l’enfance de nos enfants

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