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l’étendue de ce qui sombre, l’ampleur de ce qui vient

Le trait saillant, constant, de l’expérience des huit générations qui se sont succédé depuis la fin de l’Ancien Régime, c’est que le monde a changé sous leurs yeux. Tout homme éprouve, depuis lors, la poussée du mouvement général, la force irrésistible du devenir. Nous-màªmes mesurons chaque jour l’étendue de ce qui sombre, l’ampleur de ce qui vient. Pourtant, et quelle que soit l’importance objective, c’est-à -dire les conséquences mal prévisibles de ce qui se passe aujourd’hui, ce sont les aînés du siècle dernier qui firent l’expérience la plus violente de la modernité. Ils ouvrirent les yeux, pour la plupart, dans la campagne immobile, encore, avec, à l’horizon, les cheminées fumantes de la grosse industrie. Ils connurent la perfection et la fin des terroirs, à l’apogée du fer et déjà son déclin. Car sous les apparences ensoleillées, charmantes, de la Belle à‰poque, derrière les grandes permanences, les apprentis sorciers, les adeptes de la magie blanche et noire, les savants, les politiques, les ingénieurs, les doctrinaires, les assassins sont à l ?œuvre et s’appràªtent. Des enfants qui ont poussé, comme tous l’ont fait depuis que l’enfance existe, dans un canton verdoyant ou, en plus petit nombre, dans les rues sans voitures, provinciales, d’un gros bourg ou d’une capitale, ces innocents, par l’opération de quelques prodigieuses années, se hissent dans la carlingue d’un B-17 G pour faire pleuvoir non pas le soufre, mais le phosphore, qui est autrement destructeur, sur les cités.

Pierre Bergounioux, B-17 G

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