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traversée Balzac

Une fille d’Ḕve

Où le récit démarre par la description d’un intérieur où règne l’ordre : Dans ce boudoir froid, rangé, propre comme s’il eà »t été à vendre, vous n’eussiez pas trouvé ce malin et capricieux désordre qui révèle le bonheur.

Où luttent Banque, Magistrature et Noblesse (les majuscules sont de Balzac) : quel homme aurait, vers la fin de 1828, prévu les étranges bouleversements que 1830 devait apporter dans l’état politique, dans les fortunes et dans la morale de la France ? Où l’instabilité règne : Nous vivons à une époque, madame, où rien n’est sà »r, lui dit-il. Les trà´nes s’élèvent et disparaissent en France avec une effrayante rapidité. Quinze ans font justice d’un grand empire, d’une monarchie et aussi d’une révolution. Personne n’oserait prendre sur lui de répondre de l’avenir.

De l’importance du nom : Si le comte de Vandenesse s’était pu voir, à trois ans de distance, beau-frère d’un sieur Ferdinand dit du Tillet, il n’eà »t peut-àªtre pas épousé sa femme Dans le monde, on joignait au nom de famille le nom de baptàªme, pour distinguer la comtesse de sa belle-sœur, la marquise, femme de l’ancien ambassadeur Charles de Vandenesse, qui avait épousé la riche veuve du comte de Kergarouà« t, une demoiselle de Fontaine.

Où est de nouveau évoqué l’éducation des jeunes filles, et leurs lectures : Ces deux pauvres créatures n’avaient, avant leur mariage, ni lu de romans ni dessiné autre chose que des figures dont l’anatomie eà »t paru le chef-d’œuvre de l’impossible à Cuvier, et gravées de manière à féminiser l’Hercule Farnèse lui-màªme. Une vieille fille leur apprit le dessin. Un respectable pràªtre leur enseigna la grammaire, la langue franà§aise, l’histoire, la géographie et le peu d’arithmétique nécessaire aux femmes. Leurs lectures, choisies dans les livres autorisés, comme les Lettres édifiantes et les Leà§ons de Littérature de Noà« l, se faisaient le soir à haute voix, mais en compagnie du directeur de leur mère, car il pouvait s’y rencontrer des passages qui, sans de sages commentaires, eussent éveillé leur imagination. Le Télémaque de Fénélon parut dangereux. La comtesse de Granville aimait assez ses filles pour en vouloir faire des anges à la faà§on de Marie Alacoque, mais ses filles auraient préféré une mère moins vertueuse et plus aimable. Cette éducation porta ses fruits. Imposée comme un joug et présentée sous des formes austères, la Religion lassa de ses pratiques ces jeunes cœurs innocents, traités comme s’ils eussent été criminels ; elle y comprima les sentiments, et tout en y jetant de profondes racines, elle ne fut pas aimée.

Où Molière est convoqué pour évoquer des types : Cependant l’immense majorité des gens qui n’ont pas l’à¢ge d’Arnolphe aiment encore mieux une Agnès religieuse qu’une Célimène en herbe.

Où Balzac évoque Hoffmann : ces étranges créations qui n’ont été bien dépeintes que par un Allemand, par Hoffmann, le poète de ce qui n’a pas l’air d’exister et qui néanmoins a vie

Où Perrault est à l’honneur : Aujourd’hui, comme dans le conte de la Barbe-Bleue, toutes les femmes aiment à se servir de la clé tachée de sang ; magnifique idée mythologique, une des gloires de Perrault. Où Walter Scott et Ivanhoà«  sont évoqués, à travers le personnage de Rebecca. Où Gautier est cité, un des plus remarquables poètes de ce temps Où est évoqué Dante et sa Béatrix : Mon cher, Béatrix était une petite fille de douze ans que Dante n’a plus revue ; sans cela aurait-elle été Béatrix ? Pour se faire d’une femme une divinité, nous ne devons pas la voir avec un mantelet aujourd’hui, demain avec une robe décolletée, après demain sur le boulevard, marchandant des joujoux pour son petit dernier.

Où Balzac dépeint la famille : Dans beaucoup de familles, la vie intérieure, qu’on pourrait imaginer intime, unie, cohérente, se passe ainsi : les frères sont au loin, occupés à leur fortune, à leur avancement, pris par le service du pays ; les sœurs sont enveloppées dans un tourbillon d’intéràªts de familles étrangères à la leur. Tous les membres vivent alors dans la désunion, dans l’oubli les uns des autres, reliés seulement par les faibles liens du souvenir jusqu’au moment où l’orgueil les rappelle, où l’intéràªt les rassemble et quelquefois les sépare de cœur comme ils l’ont été de fait. Une famille vivant unie de corps et d’esprit est une rare exception. La loi moderne, en multipliant la famille par la famille, a créé le plus horrible de tous les maux : l’individualisme.

Où le mot roman permet de situer un personnage : Félix, espèce de héros de roman, avait dà » plusieurs de ses conquàªtes à tout le mal qu’on disait de lui.

Où l’équilibre naît d’une dialectique : La vie résulte du jeu de deux principes opposés : quand l’un manque, l’àªtre souffre. Vandenesse, en satisfaisant à tout, avait supprimé le Désir, ce roi de la création, qui emploie une somme énorme des forces morales. L’extràªme chaleur, l’extràªme malheur, le bonheur complet, tous les principes absolus trà´nent sur des espaces dénués de productions : ils veulent àªtre seuls, ils étouffent tout ce qui n’est pas eux.

Principe auquel doit aussi se soumettre l’écriture, sous peine d’ennuyer son lecteur (et où le titre trouve son explication) : Le problème de la béatitude éternelle est un de ceux dont la solution n’est connue que de Dieu dans l’autre vie. Ici-bas, des poètes sublimes ont éternellement ennuyé leurs lecteurs en abordant la peinture du paradis. L’écueil de Dante fut aussi l’écueil de Vandenesse : honneur au courage malheureux ! Sa femme finit par trouver quelque monotonie dans un à‰den si bien arrangé, le parfait bonheur que la première femme éprouva dans le Paradis terrestre lui donna les nausées que donne à la longue l’emploi des choses douces, et fit souhaiter à la comtesse, comme à Rivarol lisant Florian, de rencontrer quelque loup dans la bergerie. Ceci, de tout temps, a semblé le sens du serpent emblématique auquel àˆve s’adressa probablement par ennui. Cette morale paraîtra peut-àªtre hasardée aux yeux des protestants qui prennent la Genèse plus au sérieux que ne la prennent les juifs eux-màªmes. Mais la situation de madame de Vandenesse peut s’expliquer sans figures bibliques : elle se sentait dans l’à¢me une force immense sans emploi, son bonheur ne la faisait pas souffrir, il allait sans soins ni inquiétudes, elle ne tremblait point de le perdre, il se produisait tous les matins avec le màªme bleu, le màªme sourire, la màªme parole charmante. Ce lac pur n’était ridé par aucun souffle, pas màªme par le zéphyr : elle aurait voulu voir onduler cette glace. Son désir comportait je ne sais quoi d’enfantin qui devrait la faire excuser ; mais la société n’est pas plus indulgente que ne le fut le dieu de la Genèse.

Où Balzac observe la langue : On lui parlait de compléter sa vie, un mot à la mode dans ce temps-là ; d’àªtre comprise, autre mot auquel les femmes donnent d’étranges significations.

Où Balzac met en scène Nathan, un écrivain qui ne parvient à construire une œuvre, sorte d’autoportrait inversé : il passait pour un grand esprit qui n’avait pas donné son dernier mot. Il avait d’ailleurs abordé la haute littérature et publié trois romans, sans compter ceux qu’il entretenait sous presse comme des poissons dans un vivier. L’un de ces trois livres, le premier, comme chez plusieurs écrivains qui n’ont pu faire qu’un premier ouvrage, avait obtenu le plus brillant succès. Cet ouvrage, imprudemment mis alors en première ligne, cette œuvre d’artiste, il la faisait appeler à tout propos le plus beau livre de l’époque, l’unique roman du siècle. Il avait commencé par commettre un livre de poésies qui lui méritait une place dans la pléiade des poètes actuels, et parmi lesquelles se trouvait un poème nébuleux assez admiré. Tenu de produire par son manque de fortune, il allait du théà¢tre à la presse, et de la presse au théà¢tre, se dissipant, s’éparpillant et croyant toujours en sa veine. Sa gloire n’était donc pas inédite comme celle de plusieurs célébrités à l’agonie, soutenues par les titres d’ouvrages à faire, lesquels n’auront pas autant d’éditions qu’ils ont nécessité de marchés. Jugé du point de vue littéraire, il manque à Nathan le style et l’instruction. Comme la plupart des jeunes ambitieux de la littérature, il dégorge aujourd’hui son instruction d’hier. Il n’a ni le temps ni la patience d’écrire ; il n’a pas observé ; mais il écoute. Incapable de construire un plan vigoureusement charpenté, peut-àªtre se sauve-t-il par la fougue de son dessin. Il faisait de la passion, selon un mot de l’argot littéraire, parce qu’en fait de passion tout est vrai ; tandis que le génie a pour mission de chercher, à travers les hasards du vrai, ce qui doit sembler probable à tout le monde. Au lieu de réveiller des idées, ses héros sont des individualités agrandies qui n’excitent que des sympathies fugitives ; ils ne se relient pas aux grands intéràªts de la vie, et dès lors ne représentent rien ; mais il se soutient par la rapidité de son esprit, par ces bonheurs de rencontre que les joueurs de billard nomment des raccrocs. Il est le plus habile tireur au vol des idées qui s’abattent sur Paris, ou que Paris fait lever. Sa fécondité n’est pas à lui, mais à l’époque : il vit sur la circonstance, et, pour la dominer, il en outre la portée. Enfin, il n’est pas vrai, sa phrase est menteuse ; il y a chez lui, comme le disait le comte Félix, du joueur de gobelets. Cette plume prend son encre dans le cabinet d’une actrice, on le sent. Nathan offre une image de la jeunesse littéraire d’aujourd’hui, de ses fausses grandeurs et de ses misères réelles ; il la représente avec ses beautés incorrectes et ses chutes profondes, sa vie à cascades bouillonnantes, à revers soudains, à triomphes inespérés. C’est bien l’enfant de ce siècle dévoré de jalousie, où mille rivalités à couvert sous des systèmes nourrissent à leur profit l’hydre de l’anarchie de tous leurs mécomptes, qui veut la fortune sans le travail, la gloire sans le talent et le succès sans peine ; mais qu’après bien des rébellions, bien des escarmouches, ses vices amènent à émarger le Budget sous le bon plaisir du Pouvoir. Vu à distance, Raoul Nathan était un très-beau météore.

Où ambition, entregent et pragmatisme ne font qu’un (alliance qui dure !) : Blondet (...) fut aux yeux de Nathan un frappant exemple de la puissance des relations sociales. Au fond de son cœur, il résolut de se jouer des opinions à l’instar des de Marsay, Rastignac, Blondet, Talleyrand, le chef de cette secte, de n’accepter que les faits, de les tordre à son profit, de voir dans tout système une arme, et de ne point déranger une société si bien constituée, si belle, si naturelle. Napoléon l’a dit, on ne fait pas de jeunes républiques avec de vieilles monarchies. Ainsi, mon cher, deviens le héros, l’appui, le créateur du centre gauche de la future chambre, et tu arriveras en politique. Une fois admis, une fois dans le gouvernement, on est ce qu’on veut, on est de toutes les opinions qui triomphent !

Où l’écrivain dispose de plusieurs domiciles : Entre la rue Basse-du-Rempart et la rue Neuve-des-Mathurins, Raoul avait, dans un passage, au troisième étage d’une maison mince et laide, un petit appartement désert, nu, froid, où il demeurait pour le public des indifférents, pour les néophytes littéraires, pour ses créanciers, pour les importuns et les divers ennuyeux qui doivent rester sur le seuil de la vie intime.

Où est rendu hommage aux femmes de la bohème : Elle avait connu Coralie, la Torpille, elle connaissait les Tullia, Euphrasie, les Aquilina, madame du Val-Noble, Mariette, ces femmes qui passent à travers Paris comme les fils de la Vierge dans l’atmosphère, sans qu’on sache où elles vont ni d’où elles viennent, aujourd’hui reines, demain esclaves ; puis les actrices, ses rivales, les cantatrices, enfin toute cette société féminine exceptionnelle, si bienfaisante, si gracieuse dans son sans-souci, dont la vie bohémienne absorbe ceux qui se laissent prendre dans la danse échevelée de son entrain, de sa verve, de son mépris de l’avenir.

Où il est difficile de rabouter hommes et femmes dans une société en mutation : Les femmes du monde sont restées sous l’empire des traditions du dix-huitième siècle où chacun avait une position sà »re et définie. Peu de femmes connaissent les embarras de l’existence chez la plupart des hommes, qui tous ont une position à se faire, une gloire en train, une fortune à consolider. Aujourd’hui, les gens dont la fortune est assise se comptent, les vieillards seuls ont le temps d’aimer, les jeunes gens rament sur les galères de l’ambition comme y ramait Nathan. Les femmes, encore peu résignées à ce changement dans les mœurs, pràªtent le temps qu’elles ont de trop à ceux qui n’en ont pas assez ; elles n’imaginent pas d’autres occupations, d’autre but que les leurs.

Où est évoqué le suicide : D’ailleurs, le suicide régnait alors à Paris ; ne doit-il pas àªtre le dernier mot des société incrédules ?

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