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traversée Balzac

La Maison du Chat-qui-pelote

D’abord le regard d’un peintre dans une rue de Paris, et pour finir un poète qui, à la lecture d’une inscription sur une pierre tombale, au cimetière Montparnasse, devine la tragédie. Deux figures de l’artiste, le génie qui dévore son entourage et réussit dans le monde, le poète sensible aux traces, màªme infimes, laissées d’une vie — le chef d ?œuvre qui représentait Augustine a été détruit. Deux figures qui se dédoublent : celui qui peint le réel, celui qui raconte un destin.

Où le dédoublement se poursuit : Augustine, femme du réel et du sentiment vrai, Théodore de Sommervieux tout entier voué à l’art Augustine préférait un regard au plus beau tableau. Le seul sublime qu’elle connà »t était celui du cœur. Enfin, Théodore ne put se refuser à l’évidence d’une vérité cruelle : sa femme n’était pas sensible à la poésie, elle n’habitait pas sa sphère (...) ; elle marchait terre à terre dans le monde réel, tandis qu’il avait la tàªte dans les cieux.

Rien ne parvient à se rabouter dans ce récit. La maison de commerce du drapier paraît comme un vestige incongru du passé dans le présent de la ville. Situation de comédie, le premier commis discute mariage avec le drapier, l’un pensant à la cadette des filles, l’autre à l’aînée. Augustine voit son mariage échouer pour cause de trop grande différence sociale et d’éducation. Màªme de Sommervieux, à la fin, se fait détrà´ner de son rà´le d’amant d’une duchesse — qui tente de se rabouter avec sa jeunesse passée en compagnie d’hommes plus jeunes qu’elle. Augustine tente désespérément de retrouver l’affection de Sommervieux. Impossible pour elle de rabouter l’éblouissement des premiers temps du mariage et sa souffrance actuelle. On ne raboute que dans la mort, dans le destin tragique accompli.

Les époux Lebas n’ont pas à rabouter quoi que ce soit, et sont heureux : Enfin, les deux époux marchaient avec leur siècle. (...) le bonheur égal, sans exaltation, il est vrai, mais aussi sans orages, que goà »tait ce couple convenablement assorti.

Le boulot du narrateur : rabouter les époques, imaginer aujourd’hui la ville d’avant hier grà¢ce à la ville d’hier, reconstruire à partir de vestiges, et ce dès l’incipit Au milieu de la rue Saint-Denis, presque au coin de la rue du Petit-Lion, existait naguère une de ces maisons précieuses qui donnent aux historiens la facilité de reconstruire par analogie l’ancien Paris.

Du défaut de capital symbolique... Elle commenà§a par offenser la vanité de son mari, quand, malgré de vains efforts, elle laissa percer son ignorance, l’impropriété de son langage et l’étroitesse de ses idées. ...à la vision romantique de l’artiste... La poésie, la peinture et les exquises jouissances de l’imagination possèdent sur les esprits élevés des droits imprescriptibles. ...et ce dans une màªme page

Un monde social qui lui aussi tente de se rabouter : à€ cette singulière époque, le commerce et la finance avaient plus que jamais la folle manie de s’allier aux grands seigneurs, et les généraux de l’empire profitèrent assez bien de ces dispositions.

Ce monde bourgeois qui tourne à vide : recommencer avec plus d’ardeur que jamais à ramasser de nouveaux écus, sans qu’il vînt en tàªte à ces courageuses fourmis de se demander :à€ quoi bon ?

Toujours se méfier du romanesque : Oh ! ce mariage-là se fera. Je l’adore, moi, ce bon jeune homme. Sa conduite envers Augustine ne se boit que dans les romans. Va, ma petite, tu seras heureuse, et tout le monde voudrait àªtre à ta place. (C’est madame Roguin qui parle, autre personnage de comédie, entremetteuse idiote : Madame Roguin avait un défaut, celui de croire que la femme d’un notaire de Paris pouvait jouer le rà´le d’une petite maîtresse. Encore une qui cherche à rabouter, position sociale réelle et fantasmée.)

Pas question que la morale s’en màªle : En toute chose, nous ne pouvons àªtre jugés que par nos pairs.

Crise, et d’écrire : Dans ces grandes crises, le cœur se brise ou se bronze.

Pour entrée en matière, un lieu disparu, un artiste qui finit seul, un poète qui parcourt les cimetières, le destin tragique d’une femme au cœur pur, le cynisme màªlé de classe d’une beauté passée, un monde tiraillé entre passé et présent, des bourgeois idiots et creux.

le texte sur Gutenberg.org Balzac Streets

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