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fidèles reflets du monde qui les narguait

Ils auraient voulu, parfois, que tout dure, que rien ne bouge. Ils n’auraient qu’à se laisser aller. Leur vie les bercerait. Elle s’étendrait au fil des mois, tout au long des années, sans changer, presque, sans jamais les contraindre. Elle ne serait que la suite harmonieuse des journées et des nuits, une modulation presque imperceptible, la reprise incessante des màªmes thèmes, un bonheur continu, une saveur perpétuée que nul bouleversement, nul événement tragique, nulle péripétie ne remettrait en question. D’autres fois, ils n’en pouvaient plus. Ils voulaient se battre, et vaincre. Ils voulaient lutter, conquérir leur bonheur. Mais comment lutter ? Contre qui ? contre quoi ? Ils vivaient dans un monde étrange et chatoyant, l’univers miroitant de la civilisation mercantile, les prisons de l’abondance, les pièges fascinants du bonheur. Où étaient les dangers ? Où étaient les menaces ? Des millions d’hommes, jadis, se sont battus, et màªme se battent encore, pour du pain. Jérà´me et Sylvie ne croyaient guère que l’on pà »t se battre pour des divans Chesterfield. Mais c’eà »t été pourtant le mot d’ordre qui les aurait le plus facilement mobilisés. Rien ne les concernait, leur semblait-il, dans les programmes, dans les plans : ils se moquaient des retraites avancées, des vacances allongées, des repas de midi gratuits, des semaines de trente heures. Ils voulaient la surabondance ; ils ràªvaient de platines Clément, de plages désertes pour eux seuls, de tours du monde, de palaces. L’ennemi était invisible. Ou, plutà´t, il était en eux, il les avait pourris, gangrenés, ravagés. Ils étaient les dindons de la farce. De petits àªtres dociles, les fidèles reflets du monde qui les narguait. Ils étaient enfoncés jusqu’au cou dans un gà¢teau dont ils n’auraient jamais que les miettes. Georges Perec, Les Choses, 1966.

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