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LECTURES

une ville perdue, éclopée, vide

(...) à§a, c’était la voix que je n’écoutais jamais. Parce que si ৒avait été le cas, je n’aurais pas bougé de la ville où j’étais né, j’y aurais travaillé à la quincaillerie, aurais épousé la fille du patron, fait cinq gosses, aurais lu les bandes dessinées du journal du dimanche matin, calotté les mà´mes s’ils faisaient des bàªtises, discuté avec mon épouse du montant de leur argent de poche et des programmes qu’ils pouvaient écouter ou regarder à la radio et à la télé. Je serais peut-àªtre màªme devenu riche — riche pour un trou en province —, avec une maison de huit pièces, deux voitures au garage, du poulet tous les dimanches, le Reader’s Digest sur la table du salon, la femme avec une permanente en fonte et moi avec une cervelle comme un sac de ciment. Allez-y les amis. Moi, je choisis la grande ville, sordide, sale, pourrie. (...) Arrivé chez moi, j’allai me planter devant la fenàªtre ouverte du salon et sirotai mon Scotch en écoutant le grondement de la circulation sur Laurel Canyon Boulevard et en contemplant le halo lumineux de la grande cité par dessus la ligne des collines à travers lesquelles le boulevard avait été tracé. Dans le lointain, des ululements de sirènes de police ou d’incendie rompaient constamment le silence. Vingt-quatre heures par jour, quelqu’un fuit pendant qu’un autre essaie de le rattraper. Là -bas, dans la nuit des mille et un crimes, des àªtres humains meurent, sont mutilés, déchiquetés par des éclats de verre, écrasés contre des volants ou sous de larges pneus. Des àªtres humains sont affamés, malades, rongés d’ennui, de solitude, de remords ou de crainte, cruels, fébriles, secoués de sanglots. Une ville qui n’est pas pire que les autres, une ville riche, vigoureuse et fière, une ville perdue, éclopée, vide. Raymond Chandler, The long goodbye

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