// Vous lisez...

au fil des jours

en bref

Anh Math m’accueillera sur son blog Les nuits échouées à l’occasion des vases communicants de février. Dans l’échange de courriels qui a suivi l’envoi et la lecture de nos textes respectifs, je lui disais être de plus en plus attiré par les formes brèves. Et lui de me demander ce qui plus précisément m’intéresse dans le bref. Question à laquelle j’avoue avoir été incapable de répondre immédiatement. Tenter ici de démêler les fils.
Les premières formes brèves dont j’ai le souvenir qu’elle sont été marquantes : celles présentes dans le Journal de Kafka. Séduit à l’époque par ce que je croyais être inachèvement, parce que du mal à m’engager dans l’écriture, par trouille de ce que je trouverais au bout du chemin, ou seulement au bord.
(je me suis souvent imaginé en personnage façon Beckett, échoué dans un fossé, vélo couché sur la berne, en train de jouer de l’harmonica tout en regardant passer les gens, les yeux à hauteur de leurs mollets — voilà, c’est dit)
Ce qui me plaisait aussi chez Kafka, c’était la proximité de la fiction avec l’écriture de l’intime, du quotidien, au quotidien : que sur une même page on puisse passer de l’un à l’autre.
(c’est peut-être en partie ce qui se passe ici, si on considère les rubriques du site comme faisant partie d’un même livre, joyeux bordel, éclatement, ou contamination des genres ; pour demeurer respectable, ou respectueux, sans doute conviendrait-il de concevoir chaque rubrique comme un volume sur l’étagère d’une bibliothèque. N’allez pas croire que je m’écarte du sujet initial : Anh Maht me disait dans son courriel qu’il était davantage attiré par les formes brèves depuis qu’il pratiquait l’écriture blog)
Ces écrits brefs du Journal de Kafka me donnaient aussi l’impression que je savais écrire : après tout, dans mes carnets, moi aussi j’avais des tas de projets et de bouts d’histoires, ce qui me laissait croire ou espérer que j’étais tout autant capable d’écrire l’équivalent du Terrier ou de La taupe géante.
(ce qui ne m’aurait pas trop éloigné du fossé évoqué précédemment)
Dans le parcours scolaire et universitaire, formes brèves évincées au profit du roman. Seul souvenir, à la fac, Les armes secrètes de Cortazar, massacré à coups d’approches linguistico-structuralistes et de définitions du fantastique. N’y être revenu que vingt ans plus tard, longue plongée dans l’édition Quarto, et y pratiquer encore des séjours réguliers.
(je n’hésite plus, de l’extérieur, entre raison et surnaturel, je lis, en dedans du texte et de ma carcasse)
Au boulot, Maupassant qui accompagne, parce qu’en seconde on se doit d’aborder la nouvelle réaliste et/ou naturaliste : efficacité chaque fois constatée.
À la maison, redécouverte des nouvelles de Bradbury, K. Dick, Matheson : fiston aîné qui s’ébroue là-dedans avec plaisir non dissimulé
(si par le plus grand des hasards, un de ses profs et mien collègue passait par ici, préciser que non, la forme brève n’enferme pas le lecteur dans de mauvaises habitudes, ne réduit pas l’intérêt du lecteur aux prétendus mauvais genres, n’entraîne une incapacité à lire du roman, et même des clâââââââsssssssssssiques, loin de là)
Bouvard ou Pécuchet, je ne sais plus lequel, a l’habitude de déclarer quand il passe à la télé ou à la radio qu’une chanson, c’est un peu comme un film ou une nouvelle, un espèce de synopsis qui défilerait dans la tête de l’auditeur. Ce qui nous amène à la question : la forme brève qui m’attire est-elle nécessairement le récit ? Réponse, pas seulement, ou plus précisément, pas à l’origine.
La forme brève permet une écriture au quotidien pour qui dispose d’un temps limité à consacrer à celle-ci. Parfois, entre deux cours, cinquante minutes devant l’écran, temps de connexion compris...
Au départ, j’ai écrit du bref sans avoir recours à tous les outils de la fiction et du récit. Du bref plutôt lyrique — encore au moins un pied dans le fossé. Il s’agissait d’écrire et voir où ça mènerait. Un matériau noir qu’il s’agissait de décanter (le faire décanter ailleurs et autrement que par l’écriture, mais s’immisçait dans l’écriture). Ainsi la série monologues, en cours de réécriture : offrir deux versions, le passage d’une écriture du jaillissement à une réécriture exploitant le noyau de ce qui s’est offert, le structurant par l’artifice du récit, l’unifiant par une coloration S.F. Autres séries en cours, injonctions, tu dis : des espèces d’aphorismes où l’écriture n’est jamais loin, et la difficulté d’être un homme. Ce qui m’intéresse ici : le travail de langue en sur-tension, une forme de saturation, du sens, de la phrase (de sa structure). Cas à part, la série c’est qui a pour point de départ le C’était de Joachim Séné : notes et réflexions sur le boulot de prof. Enfin, ce que j’appelais fictions (rubrique plutôt délaissée), appelons ça le règne du bizarre.
Intérêt du bref, son côté kaléidoscope : construire un ensemble où la cohérence puisse naître de la diversité. Ce que j’expérimente avec une série entamée sur différents faits divers, où chaque fois mort d’homme. Un premier est en ligne sur nerval.fr, jusqu’à ce point de convergence. Un deuxième est écrit, un troisième en projet. Faire de la fiction brève un outil d’investigation du monde contemporain (elle peut donc être chose que divertissement).
Plaisir du bref, le synopsis qui s’écrit vite d’un jet, et le reprendre, dans la tension d’un temps court — ai procédé ainsi, sur les conseils de Lovecraft, pour écrire I’m on the highway, en ligne sur le Lovecraft Monument de François Bon — plaisir d’aboutir, constater que ça tient, être capable d’avoir facilement une vue d’ensemble, ce qui est beaucoup plus difficile avec un récit ou un roman, où il s’agit d’un travail de masses. Pas que le récit bref soit broderie ou je ne sais quelle dentelle, il tiendrait plutôt de l’efficacité du riff : mélange de simplicité et de force, recours à l’astuce, nécessité de précision extrême dans l’exécution, dimension rythmique (sur durée courte), exactitude dans la note de résolution.
Resterait à explorer les relations du bref et du web, et notamment le jeu qu’on peut établir sur la distinction entre fiction et réalité, notamment les dispositifs que peut permettre de mettre en place l’écriture blog. « Et toi qui me lis tu croiras que j’invente ; ça ne fait rien, il y a longtemps qu’on met sur le compte de mon imagination ce que j’ai vécu et vice versa. » Julio Cortazar, Là mais où, comment
Une autre fois...

Commentaires

1 Message

  1. Merci de votre réponse

    Dans mon courriel, je me suis mal exprimé et j’aimerais rectifier mon propos à la lumière de votre réponse. Je ne suis pas attiré par les fictions brèves depuis l’écriture et la lecture de blog. Je l’ai toujours été. Depuis l’enfance. Et suite à votre réponse, je crois d’ailleurs que mon écriture sur le blog est au contraire récemment devenu une tentative d’écrire sur la longueur une fiction (chose que je n’ai jamais réussie à faire) en faisant se succéder des petits textes (que la forme du blog m’impose) en lien les uns avec les autres. Au début, chaque billet était, peut être pas complètement indépendant les uns des autres mais ne suivait pas un fil narratif.
    Depuis l’ouverture de ce blog, un personnage planait et revenait assez fréquemment dans l’écriture au quotidien, celui de monsieur M..
    Dans le même temps je lisais assidûment l’atelier d’écriture en ligne sur le Tiers Livre de François Bon qui débuta l’été dernier, mais sans y participer... puis j’ai beaucoup sa galaxie atelier. Je relisais en parallèle le Château de Kafka et ses textes courts.
    Et puis un lieu a commencé à mûrir dans ma tête sans que je trouve le moyen de l’écrire...

    Je me souviens aussi d’un tweet de Laurent Margantin, qui disait :
    @L_Margantin : Dommage que l’écriture web n’ait souvent aucune visée narrative et se résume à des « séries » d’exercices de style.

    Ça m’a beaucoup parlé... Après tout je ne connaissais encore rien de l’écriture web il y a un peu plus d’un an. Et l’idée même de publier en ligne pour ensuite relayer mon travail sur twitter était quelque chose qui me perturbait. J’avais l’impression de me duper sans trop savoir comment ni pourquoi.

    J’ai débuté cette fiction de monsieur M avec le post #144. Je ne sais pourquoi celui-là en particulier a ouvert une porte mais il répondait en quelque sorte à mes lectures du moment et il possédait une force d’ouverture qui m’a imposé de continuer.

    Et comme vous l’écrivez très justement ici « Ce qui me plaisait aussi chez Kafka, c’était la proximité de la fiction avec l’écriture de l’intime, du quotidien, au quotidien : que sur une même page on puisse passer de l’un à l’autre »

    Voilà. C’est exactement ce qui est en jeu, je crois, dans mon travail actuel, même si je suis peut être le seul à pouvoir déceler ce qui relève de la fiction et de l’intime.

    Maintenant, je commence à me poser plusieurs questions : est-ce que, hors de ce blog, la succession de ces petits textes courts peuvent être lus comme un seul et même texte long ? Ou bien est ce que cette fiction est exclusivement réservée à une lecture quotidienne en ligne ? Est-ce que sans le blog (sa forme en billets se succédant chaque jour), le texte serait lisible ? S’agit il d’une succession de textes courts, ou d’un texte long toujours en cours ?
    Je ne saurai répondre.

    Je sais aussi que sans le blog et sa contrainte du « billet », je n’aurai auparavant (c’est à dire avant l’écriture en ligne ) jamais pu tenir la distance, avec autant d’exigence quotidienne.

    Avant le blog, je n’ai jamais eu l’impression d’avoir le choix entre la rédaction d’un texte court ou long. Les textes courts se sont imposés d’eux même, et parfois même à mon grand désarroi. Combien de fois ai-je eu l’impression de commencer quelque chose sur la durée... Et puis au bout du dizaine de pages, le texte se refermait sur lui même et de lui même.

    Vous évoquez la contrainte de temps qui peut rentrer en compte. Pour ma part, j’ai parfois rédigé le même texte court pendant plus d’un an (comme le texte « il y a quelqu’un » publié sur nerval.fr). Comme si, par aigreur de ne pouvoir continuer une narration déjà close, je cherchais à tout prix à ne pas lâcher le texte déjà clos en creusant chacune de ses phrases. Et c’est ce que j’aime dans le travail du texte court, c’est qu’une fois posé et clos, il y a encore des choses à creuser dans son espace pourtant déjà délimitée par un début et une fin. Et ce que je ressentais comme un aigreur n’en est désormais plus une.

    Excusez moi, c’est probablement très décousu et j’ai divagué vers d’autres questions qui ne sont pas relatives aux fictions brèves mais la lecture de votre réponse, la proximité de vos lectures avec la mienne, a eu l’effet d’un désir d’écrire au sujet de mon propre travail, peut être pour essayer d’y voir un peu plus clair...

    Merci encore Michel.

    Anh Mat

    par Anh Mat | 25 janvier 2014, 13:47
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