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je me souviens

je me souviens | compilation 2

je me souviens de mon arrivée au collège d’Artenay, ma première affectation : le principal m’a demandé si j’avais peur des élèves ou si c’étaient eux qui avaient peur | de ce parent d’élèves qui m’a dit on est un con qui n’ose pas dire son nom | je me souviens, au café de l’Agriculture, de la grenade ramenée d’Algérie posée sur l’étagère aux bouteilles | du boucher charcutier, quasi sosie du beauf de Cabu, assis au comptoir pour lire La République du Centre, devant lui un ballon de rouge ordinaire | de l’employé du boucher avalant lui aussi verre sur verre, le teint de plus en plus jaune au fil des années, puis un jour remplacé | de Raymond, le simplet qui travaillait à la sucrerie d’Artenay, toujours une touffe de poils rebelles sous les narines | de comment toujours une bonne âme enfonçait sur ses yeux la casquette de Raymond, ou lui donnait une tape sur la tête — et lui de baisser les épaules et protéger son visage en souriant | de ce collègue qui après quelques bières avait posé sur la table basse de son salon un poignard et un revolver qu’il prétendait chargé.| de celui qui un soir, derrière le théâtre d’Orléans, m’a posé un couteau sous la gorge — de lui avoir dit qu’il était du bon côté de la lame | du corps recroquevillé de mon père quand je suis entré dans la chambre de l’hôpital, tordu de douleur —il venait de mourir | du cadeau de ma grand-mère maternelle pour ma première communion : une montre — quelques années plus tard, j’en brisais le verre et en tordais les aiguilles | de ces photos avec des enfants et des adolescents en aube blanche et croix de bois sur la poitrine devant la famille réunie en rang d’oignons | je me souviens que je me suis confessé pour la première fois le jour de la naissance de ma sœur — c’était dans un préfabriqué qui sentait la poussière — je voulais dire ma joie, mais le gars agenouillé de profil réclamait du péché | je me souviens du jour où j’ai passé le permis, le lendemain de mes dix-huit ans — mon frère m’avait déposé à deux rues du rendez-vous pour l’examen, de peur que je fasse mauvaise impression en descendant d’une R17 Gordini décapotable | avoir quitté le stationnement sans mettre de clignotant — l’examinateur n’a pas dû s’en apercevoir | aussitôt rentré être allé en voiture au lycée — c’était pour un cours de sports — j’ai descendu la rue Sadi Carnot à 90 dans l’ancienne deux chevaux de mes parents | je me souviens du jour où j’ai planté la R17 — j’allais à la fac déposer mon mémoire de maîtrise sur Julien Gracq — j’avais peur d’être en retard parce qu’il avait fallu attendre que la batterie recharge — un dépassement sur une partie de trois voies — une Mercédès qui arrive en face — freiner — perdre le contrôle — aller taper dans une autre voiture qui arrivait en face — choc latéral —l’envoyer dans le champ de l’autre côté du fossé — apercevoir le levier de vitesse qui saute dans l’habitacle — la voiture immobilisée, vérifier qu’on n’a rien, descendre, et aller vérifier que le gars en face dans la voiture, il est encore vivant | je me souviens du premier devoir rendu à la fac — sur Notre-Dame de Paris d’Hugo — j’ai été malade toute la nuit qui a précédé la correction | de ces gars du Nord qui m’offraient du café à la mirabelle la nuit à la station | et d’un gars qui avait des bouteilles de blanc plein son coffre — un Sauvignon tout léger | des deux motards qui venaient de Saumur — ils étaient passés plusieurs fois devant la station, tout doucement — ils m’ont expliqué qu’ils avaient fait le tour des trois stations ouvertes pour savoir où s’arrêter — ils ont bu des bières et on a discuté — ils partaient retrouver leurs potes qui campaient sur la côte — ils les ravitaillaient en shit par la même occasion — ils voulaient savoir où ils risquaient de tomber sur les flics | je me souviens que l’un d’eux s’appelait « la mousse », rapport à la bière — tous les deux roulaient en Ducati — j’avais écrit une chanson sur eux | que je passais beaucoup de temps à lire derrière les vitres du magasin : Les frères Karamazov, Crime et châtiment, l’anthologie Seghers de poésie— et d’autres que j’ai oubliés | de la question qui revenait souvent : Et t’as pas peur comme ça tout seul ? — et l’autre, pour savoir si j’avais un flingue | d’avoir marché au milieu de la nationale déserte, le sentiment de liberté que c’était | des cars de vieux qui revenaient du spectacle du Puy du Fou — je leur vendais des mouchoirs de Cholet rouges et blancs, avec une citation de La Roche Jacquelin | des gars qui me disaient que partout ou presque les stations étaient passées en self service — on disait comme ça alors | que dans le frigo du magasin il y avait comme boissons en boîtes de la Kro, du Gini, de l’Orangina, du Perrier et du Coca | du lever du soleil, montant doucement derrière le cèdre d’une ferme voisine, la Louisière | que beaucoup ne comprenaient pas qu’il était inutile de passer par Nantes pour aller aux Sables d’Olonne ou à Saint-Jean de Monts | des cartes Michelin, jaunes pour les régionales, rouge pour celle de France, s’étageant sur un présentoir | que le paquet de Gauloises sans filtre se vendait cinq francs — on mettait l’argent dans une caisse à part, comme pour le téléphone | du minuteur pour les appels téléphoniques et du tableau indiquant le barème à appliquer en croisant destination de l’appel et durée de celui-ci | des motards qui, une fois le plein de carburant terminé, mettaient leur main sous le pistolet du distributeur pour protéger la peinture de leur réservoir — parfois, il y avait un motif, souvent une femme nue | des routiers qui s’arrêtaient et me demandaient de les réveiller quelques heures plus tard | d’un motard allemand auquel je me suis adressé en anglais, et qui m’a répondu, énervé, qu’il était allemand | des motards qui arrivaient en bande — ils buvaient des bières assis par terre devant le magasin, se roulaient des pétards — il fallait faire gaffe qu’ils ne réveillent pas les quelques voisins autour

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