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traversée Balzac

Les Illusions perdues

Où l’objet technique ouvre le récit :

À l’époque où commence cette histoire, la presse de Stanhope et les rouleaux à distribuer l’encre ne fonctionnaient pas encore dans les petites imprimeries de province. Malgré la spécialité qui la met en rapport avec la typographie parisienne, Angoulême se servait toujours des presses en bois, auxquelles la langue est redevable du mot faire gémir la presse, maintenant sans application. L’imprimerie arriérée y employait encore les balles en cuir frottées d’encre, avec lesquelles l’un des pressiers tamponnait les caractères. Le plateau mobile où se place la forme pleine de lettres sur laquelle s’applique la feuille de papier était encore en pierre et justifiait son nom de marbre. Les dévorantes presses mécaniques ont aujourd’hui si bien fait oublier ce mécanisme, auquel nous devons, malgré ses imperfections, les beaux livres des Elzevier, des Plantin, des Alde et des Didot, qu’il est nécessaire de mentionner les vieux outils auxquels Jérôme-Nicolas Séchard portait une superstitieuse affection ; car ils jouent leur rôle dans cette grande petite histoire.

Où l’indétermination sexuelle est associée à l’idée que la fin justifie les moyens (Vautrin n’est pas loin) :

Lucien était mince et de taille moyenne. À voir ses pieds, un homme aurait été d’autant plus tenté de le prendre pour une jeune fille déguisée, que, semblable à la plupart des hommes fins, pour ne pas dire astucieux, il avait les hanches conformées comme celles d’une femme. Cet indice, rarement trompeur, était vrai chez Lucien, que la pente de son esprit remuant amenait souvent, quand il analysait l’état actuel de la société, sur le terrain de la dépravation particulière aux diplomates qui croient que le succès est la justification de tous les moyens, quelque honteux qu’ils soient. L’un des malheurs auxquels sont soumises les grandes intelligences, c’est de comprendre forcément toutes choses, les vices aussi bien que les vertus.

Dans cette amitié déjà vieille, l’un des deux aimait avec idolâtrie, et c’était David. Aussi Lucien commandait-il en femme qui se sait aimée.

Où la rencontre de Vautrin :

Quand il reprit la grande route il tenait à la main un gros bouquet de sedum, une fleur jaune qui vient dans le caillou des vignobles, et il déboucha précisément derrière un voyageur vêtu tout en noir, les cheveux poudrés, chaussé de souliers en veau d’Orléans à boucles d’argent, brun de visage, et couturé comme si, dans son enfance, il fût tombé dans le feu. Ce voyageur, à tournure si patemment [1] ecclésiastique, allait lentement et fumait un cigare. En entendant Lucien qui sauta de la vigne sur la route, l’inconnu se retourna, parut comme saisi de la beauté profondément mélancolique du poète, de son bouquet symbolique et de sa mise élégante. Ce voyageur ressemblait à un chasseur qui trouve une proie long-temps et inutilement cherchée. Il laissa, en style de marine, Lucien arriver, et retarda sa marche en ayant l’air de regarder le bas de la côte.

Où l’organisation de la ville est capitale :

Ces paroles doivent paraître obscures à ceux qui n’ont pas encore observé les mœurs particulières aux cités divisées en ville haute et ville basse ; mais il est d’autant plus nécessaire d’entrer ici dans quelques explications sur Angoulême, qu’elles feront comprendre madame de Bargeton, un des personnages les plus importants de cette histoire.

Depuis longtemps le bourg de l’Houmeau s’était agrandi comme une couche de champignons au pied du rocher et sur les bords de la rivière, le long de laquelle passe la grande route de Paris à Bordeaux.

Le faubourg de l’Houmeau devint donc une ville industrieuse et riche, une seconde Angoulême que jalousa la ville haute où restèrent le Gouvernement, l’Évêché, la Justice, l’aristocratie. Ainsi, l’Houmeau, malgré son active et croissante puissance, ne fut qu’une annexe d’Angoulême. En haut la Noblesse et le Pouvoir, en bas le Commerce et l’Argent ; deux zones sociales constamment ennemies en tous lieux ; aussi est-il difficile de deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La Restauration avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous l’Empire.

Où il est question de thé (et où tu retrouves l’idée que se faisait ton père du breuvage...) :

une ville où le thé se vendait encore chez les apothicaires, comme une drogue employée contre les indigestions

Où l’ambition empiète même sur l’amour :

L’ambition se mêlait à son amour. Il aimait et voulait s’élever, double désir bien naturel chez les jeunes gens qui ont un cœur à satisfaire et l’indigence à combattre. En conviant aujourd’hui tous ses enfants à un même festin, la Société réveille leurs ambitions dès le matin de la vie. Elle destitue la jeunesse de ses grâces et vicie la plupart de ses sentiments généreux en y mêlant des calculs. La poésie voudrait qu’il en fût autrement ; mais le fait vient trop souvent démentir la fiction à laquelle on voudrait croire, pour qu’on puisse se permettre de représenter le jeune homme autrement qu’il est au Dix-neuvième Siècle. Le calcul de Lucien lui parut fait au profit d’un beau sentiment, de son amitié pour David.

Où Balzac plaide pour lui :

La noblesse des sentiments ne donne pas inévitablement la noblesse des manières. Si Racine avait l’air du plus noble courtisan, Corneille ressemblait fort à un marchand de bœufs. Descartes avait la tournure d’un bon négociant hollandais. Souvent, en rencontrant Montesquieu son râteau sur l’épaule, son bonnet de nuit sur la tête, les visiteurs de La Brède le prirent pour un vulgaire jardinier. L’usage du monde, quand il n’est pas un don de haute naissance, une science sucée avec le lait ou transmise par le sang, constitue une éducation que le hasard doit seconder par une certaine élégance de formes, par une distinction dans les traits, par un timbre de voix.

Où revoilà Napoléon :

L’exemple de Napoléon, si fatal au Dix-neuvième Siècle par les prétentions qu’il inspire à tant de gens médiocres

Où encore et toujours le nom :

Au lieu de l’amour que le savant porte à sa retraite, Lucien éprouvait depuis un mois une sorte de honte en apercevant la boutique où se lisait en lettres jaunes sur un fond vert :

Pharmacie de Postel, successeur de Chardon.

Le nom de son père, écrit ainsi dans un lieu par où passaient toutes les voitures, lui blessait la vue.

Ma vie, à moi, Lucien, est arrêtée. Je suis David Séchard, imprimeur du roi à Angoulême, et dont le nom se lit sur tous les murs au bas des affiches.

toi, tu peux, pour obéir au préjugé des noms, prendre celui de ta mère, te faire appeler Lucien de Rubempré ; moi, je suis et serai toujours David Séchard.

Intimidé par les œillades interrogatives des curieux, [Lucien] pressentait son nom bourgeois au seul mouvement des lèvres ; il devinait les jugements anticipés que l’on portait sur lui avec cette franchise provinciale, souvent un peu trop près de l’impolitesse.

De Marsay revint à l’entr’acte en amenant monsieur de Listomère. L’homme grave et le jeune fat apprirent bientôt à l’altière marquise que le garçon de noces endimanché qu’elle avait eu le malheur d’admettre dans sa loge ne se nommait pas plus monsieur de Rubempré qu’un juif n’a de nom de baptême. Lucien était le fils d’un apothicaire nommé Chardon.

S’arroger un nom illustre ?… mais c’est une audace que la société punit. J’admets que ce soit celui de sa mère ; mais songez donc, ma chère, qu’au roi seul appartient le droit de conférer, par une ordonnance, le nom des Rubempré au fils d’une demoiselle de cette maison ; et si elle s’est mésalliée, la faveur est énorme. Pour l’obtenir, il faut une immense fortune, des services rendus, de très-hautes protections.

Mais vous l’avez invité à venir dîner lundi. — Je serai malade, répondit vivement la marquise, vous l’en préviendrez, et je le consignerai sous son double nom à ma porte.

Comme vous devez souper ensemble, monsieur Nathan, je vous présente monsieur Lucien de Rubempré. — Vous portez un beau nom, monsieur, dit Raoul à Lucien.

Mais dans ce temps-ci, vois-tu, je jouis d’un malheur sans remède : je suis fils d’un chapelier qui vend encore des chapeaux rue du Coq. Il n’y a qu’une révolution qui puisse me faire arriver ; et, faute d’un bouleversement social, je dois avoir des millions. Je ne sais pas si, de ces deux choses, la révolution n’est pas la plus facile. Si je portais le nom de ton ami, je serais dans une belle passe.

Le roi aime assez les jeunes gens de talent, et celui-là quand il est arrivé de sa province, n’avait pas un bagage plus lourd que le vôtre, vous avez mille fois plus d’esprit que lui ; mais appartenez-vous à une grande famille ? avez-vous un nom ? Vous connaissez des Lupeaulx, son nom ressemble au vôtre, il se nomme Chardin ; mais il ne vendrait pas pour un million sa métairie des Lupeaulx, il sera quelque jour comte des Lupeaulx, et son petit-fils deviendra peut-être un grand seigneur.

Le diplomate et ces deux femmes avaient bien deviné l’endroit sensible chez Lucien. Ce poète, ravi des splendeurs aristocratiques, ressentait des mortifications indicibles à s’entendre appeler Chardon, quand il voyait n’entrer dans les salons que des hommes portant des noms sonores enchâssés dans des titres.

D’ailleurs, le nom et le titre des Rubempré, auxquels vous avez droit par votre mère, vont devenir illustres en vous. Le roi a dit à Sa Grandeur, le soir, de lui apporter une ordonnance pour autoriser le sieur Lucien Chardon à porter le nom et les titres des comtes de Rubempré, en sa qualité de petit-fils du dernier comte par sa mère.

S’arroger un nom illustre ?… mais c’est une audace que la société punit. J’admets que ce soit celui de sa mère ; mais songez donc, ma chère, qu’au roi seul appartient le droit de conférer, par une ordonnance, le nom des Rubempré au fils d’une demoiselle de cette maison ; et si elle s’est mésalliée, la faveur est énorme. Pour l’obtenir, il faut une immense fortune, des services rendus, de très-hautes protections. Cette mise de boutiquier endimanché prouve que ce garçon n’est ni riche ni gentilhomme ; sa figure est belle, mais il me paraît fort sot, il ne sait ni se tenir ni parler ; enfin il n’est pas élevé.

Son cœur battit en passant devant la porte de Postel, où, fort heureusement pour lui, Léonie Marron se trouva seule dans la boutique avec son enfant. Il vit avec plaisir (tant sa vanité conservait de force) le nom de son père effacé. Depuis son mariage, Postel avait fait repeindre sa boutique, et mis au-dessus, comme à Paris : Pharmacie.

Où le vide d’un homme (monsieur de Bargeton) :

Ce gentilhomme était un de ces petits esprits doucement établis entre l’inoffensive nullité qui comprend encore, et la fière stupidité qui ne veut ni rien accepter ni rien rendre. Pénétré de ses devoirs envers le monde, et s’efforçant de lui être agréable, il avait adopté le sourire du danseur pour unique langage. Content ou mécontent, il souriait. Il souriait à une nouvelle désastreuse aussi bien qu’à l’annonce d’un heureux événement. Ce sourire répondait à tout par les expressions que lui donnait monsieur de Bargeton. S’il fallait absolument une approbation directe, il renforçait son sourire par un rire complaisant, en ne lâchant une parole qu’à la dernière extrémité. Un tête-à-tête lui faisait éprouver le seul embarras qui compliquait sa vie végétative, il était alors obligé de chercher quelque chose dans l’immensité de son vide intérieur. La plupart du temps il se tirait de peine en reprenant les naïves coutumes de son enfance : il pensait tout haut, il vous initiait aux moindres détails de sa vie ; il vous exprimait ses besoins, ses petites sensations qui, pour lui, ressemblaient à des idées. Il ne parlait ni de la pluie ni du beau temps ; il ne donnait pas dans les lieux communs de la conversation par où se sauvent les imbéciles, il s’adressait aux plus intimes intérêts de la vie. — Par complaisance pour madame de Bargeton, j’ai mangé ce matin du veau qu’elle aime beaucoup, et mon estomac me fait bien souffrir, disait-il. Je sais cela, j’y suis toujours pris ! expliquez-moi cela ?

Où la poésie connaît une vive concurrence :

Il attendit avec impatience le moment de commencer sa lecture, afin de prendre une attitude qui fît cesser son supplice intérieur ; mais Jacques racontait sa dernière chasse à madame de Pimentel ; Adrien s’entretenait du nouvel astre musical, de Rossini, avec mademoiselle Laure de Rastignac ; Astolphe qui avait appris par cœur dans un journal la description d’une nouvelle charrue en parlait au baron. Lucien ne savait pas, le pauvre poète, qu’aucune de ces intelligences, excepté celle de madame de Bargeton, ne pouvait comprendre la poésie. Toutes ces personnes, privées d’émotions, étaient accourues en se trompant elles-mêmes sur la nature du spectacle qui les attendait. Il est des mots qui, semblables aux trompettes, aux cymbales, à la grosse caisse des saltimbanques, attirent toujours le public. Les mots beauté, gloire, poésie, ont des sortilèges qui séduisent les esprits les plus grossiers.

Où Balzac évoque la lecture en public :

Pour être traduite par la voix, comme pour être saisie, la poésie exige une sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur et l’auditoire une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des sentiments n’ont plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle, le poète se trouve alors comme un ange essayant de chanter un hymne céleste au milieu des ricanements de l’enfer. Or, dans la sphère où se développent leurs facultés, les hommes d’intelligence possèdent la vue circumspective du colimaçon, le flair du chien et l’oreille de la taupe ; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour d’eux. Le musicien et le poète se savent aussi promptement admirés ou incompris, qu’une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie ou ennemie.

Où il est question d’interaction entre personnage et décor :

Lucien (...) trouva Louise dans une de ces ignobles chambres qui sont la honte de Paris, où, malgré tant de prétentions à l’élégance, il n’existe pas encore un seul hôtel où tout voyageur riche puisse retrouver son chez soi. Quoiqu’il eût sur les yeux ces nuages que laisse un brusque réveil, Lucien ne reconnut pas sa Louise dans cette chambre froide, sans soleil, à rideaux passés, dont le carreau frotté semblait misérable, où le meuble était usé, de mauvais goût, vieux ou d’occasion. Il est en effet certaines personnes qui n’ont plus ni le même aspect ni la même valeur, une fois séparées des figures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre. Les physionomies vivantes ont une sorte d’atmosphère qui leur est propre, comme le clair-obscur des tableaux flamands est nécessaire à la vie des figures qu’y a placées le génie des peintres. [2]

Où Paris est d’abord masses :

Pendant sa première promenade vagabonde à travers les Boulevards et la rue de la Paix, Lucien, comme tous les nouveaux venus, s’occupa beaucoup plus des choses que des personnes. À Paris, les masses s’emparent tout d’abord de l’attention : le luxe des boutiques, la hauteur des maisons, l’affluence des voitures, les constantes oppositions que présentent un extrême luxe et une extrême misère saisissent avant tout. Surpris de cette foule à laquelle il était étranger, cet homme d’imagination éprouva comme une immense diminution de lui-même. Les personnes qui jouissent en province d’une considération quelconque, et qui y rencontrent à chaque pas une preuve de leur importance, ne s’accoutument point à cette perte totale et subite de leur valeur. Être quelque chose dans son pays et n’être rien à Paris, sont deux états qui veulent des transitions ; et ceux qui passent trop brusquement de l’un à l’autre, tombent dans une espèce d’anéantissement. Pour un jeune poète qui trouvait un écho à tous ses sentiments, un confident pour toutes ses idées, une âme pour partager ses moindres sensations, Paris allait être un affreux désert.

Et espace à comprendre avant de penser à le conquérir :

il prit la route du Palais-Royal, après l’avoir demandée, car il ne connaissait pas encore la topographie de son quartier

Où Paris est creuset de la création :

Cette femme avait raison de me jeter dans Paris en m’y abandonnant à mes propres forces. Ce pays est celui des écrivains, des penseurs, des poètes. Là seulement se cultive la gloire, et je connais les belles récoltes qu’elle produit aujourd’hui. Là seulement les écrivains peuvent trouver, dans les musées et dans les collections, les vivantes œuvres des génies du temps passé qui réchauffent les imaginations et les stimulent. Là seulement d’immenses bibliothèques sans cesse ouvertes offrent à l’esprit des renseignements et une pâture. Enfin, à Paris, il y a dans l’air et dans les moindres détails un esprit qui se respire et s’empreint dans les créations littéraires. On apprend plus de choses en conversant au café, au théâtre pendant une demi-heure qu’en province en dix ans. Ici, vraiment, tout est spectacle, comparaison et instruction.

Où Balzac s’intéresse aussi aux vies minuscules :

Certes, pour les riches qui n’ont jamais connu ces sortes de souffrances, il se trouve ici quelque chose de mesquin et d’incroyable ; mais les angoisses des malheureux ne méritent pas moins d’attention que les crises qui révolutionnent la vie des puissants et des privilégiés de la terre. Puis ne se rencontre-t-il pas autant de douleur de part et d’autre ? La souffrance agrandit tout. Enfin, changez les termes : au lieu d’un costume plus ou moins beau, mettez un ruban, une distinction, un titre ? Ces apparentes petites choses n’ont-elles pas tourmenté de brillantes existences ?

Où réapparaît Camille Maupin :

Il rencontra plusieurs de ces femmes dont on parlera dans l’histoire du dix-neuvième siècle, de qui l’esprit, la beauté, les amours ne seront pas moins célèbres que celles des reines du temps passé. Il vit passer une fille sublime, mademoiselle des Touches, si connue sous le nom de Camille Maupin, écrivain éminent, aussi grande par sa beauté que par un esprit supérieur, et dont le nom fut répété tout bas par les promeneurs et par les femmes.

Mais aussi Étienne Lousteau :

Ce jeune homme, le premier avec lequel le poète d’Angoulême put échanger quelques paroles, au bout d’une semaine de petits soins, de paroles et d’observations échangées, se nommait Étienne Lousteau. Comme Lucien, Étienne avait quitté sa province, une ville du Berry, depuis deux ans. Son geste animé, son regard brillant, sa parole brève par moments, trahissaient une amère connaissance de la vie littéraire. Étienne était venu de Sancerre, sa tragédie en poche, attiré par ce qui poignait Lucien : la gloire, le pouvoir et l’argent.

Où il est question du statut social de l’écrivain :

Plaute, un grand poète comique, a été garçon de moulin. Machiavel écrivait le Prince le soir, après avoir été confondu parmi des ouvriers pendant la journée. Enfin le grand Cervantès, qui avait perdu le bras à la bataille de Lépante en contribuant au gain de cette fameuse journée, appelé vieux et ignoble manchot par les écrivailleurs de son temps, mit, faute de libraire, dix ans d’intervalle entre la première et la seconde partie de son sublime Don Quichotte.

Lucien traversa le Pont-Neuf en proie à mille réflexions. Ce qu’il avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour des bonnetiers, une marchandise à vendre cher, à acheter bon marché. — Je me suis trompé, se dit-il frappé néanmoins du brutal et matériel aspect que prenait la littérature.

Vous avez l’étoffe de trois poètes ; mais, avant d’avoir percé, vous avez six fois le temps de mourir de faim, si vous comptez sur les produits de votre poésie pour vivre. Or, vos intentions sont, d’après vos trop jeunes discours, de battre monnaie avec votre encrier. Je ne juge pas votre poésie, elle est de beaucoup supérieure à toutes les poésies qui encombrent les magasins de la librairie. Ces élégants rossignols, vendus un peu plus cher que les autres à cause de leur papier vélin, viennent presque tous s’abattre sur les rives de la Seine, où vous pouvez aller étudier leurs chants, si vous voulez faire un jour quelque pèlerinage instructif sur les quais de Paris, depuis l’étalage du père Jérôme, au pont Notre-Dame, jusqu’au Pont-Royal. Vous rencontrerez là tous les Essais poétiques, les Inspirations, les Élévations, les Hymnes, les Chants, les Ballades, les Odes, enfin toutes les couvées écloses depuis sept années, des muses couvertes de poussière, éclaboussées par les fiacres, violées par tous les passants qui veulent voir la vignette du titre. Vous ne connaissez personne, vous n’avez d’accès dans aucun journal, vos Marguerites resteront chastement pliées comme vous les tenez : elles n’écloront jamais au soleil de la publicité dans la prairie des grandes marges, émaillée des fleurons que prodigue l’illustre Dauriat, le libraire des célébrités, le roi des Galeries de Bois. Mon pauvre enfant, je suis venu comme vous le cœur plein d’illusions, poussé par l’amour de l’Art, porté par d’invincibles élans vers la gloire : j’ai trouvé les réalités du métier, les difficultés de la librairie et le positif de la misère.

Avant tout, essayez de trouver un libraire assez osé pour imprimer les Marguerites ? Il ne s’agit pas de vous les faire payer, mais de les imprimer. Vous verrez alors des scènes curieuses.

En ce temps-là les cabinets de lecture n’existaient pas, il fallait acheter un livre pour le lire ; aussi les romans se vendaient-ils alors à des nombres qui paraîtraient fabuleux aujourd’hui.

Par un temps où, pour lire un livre, il fallait l’acheter et non le louer, on débitait dix mille exemplaires de certains ouvrages libéraux, vantés par toutes les feuilles de l’Opposition ; mais aussi la contre-façon belge n’existait pas encore.

Depuis deux heures, aux oreilles de Lucien, tout se résolvait par de l’argent. Au Théâtre comme en Librairie, en Librairie comme au Journal, de l’art et de la gloire, il n’en était pas question. Ces coups du grand balancier de la Monnaie, répétés sur sa tête et sur son cœur, les lui martelaient. Pendant que l’orchestre jouait l’ouverture, il ne put s’empêcher d’opposer aux applaudissements et aux sifflets du parterre en émeute les scènes de poésie calme et pure qu’il avait goûtées dans l’imprimerie de David, quand tous deux ils voyaient les merveilles de l’Art, les nobles triomphes du génie, la Gloire aux ailes blanches. En se rappelant les soirées du Cénacle, une larme brilla dans les yeux du poète. — Qu’avez-vous ? lui dit Étienne Lousteau. — Je vois la poésie dans un bourbier, dit-il. — Eh ! mon cher, vous avez encore des illusions.

il est extrêmement rare qu’un livre soit acheté pour sa propre valeur, il est presque toujours publié par des raisons étrangères à son mérite. Fendant et Cavalier voyaient en Lucien le journaliste, et dans son livre une fabrication dont la première vente leur faciliterait une fin de mois.

il vit en marchant, chez quelques cabinets littéraires qui commençaient à donner des livres en lecture avec les journaux, une affiche où, sous un titre bizarre, à lui tout à fait inconnu, brillait son nom : Par monsieur Lucien Chardon de Rubempré. Son ouvrage paraissait, il n’en avait rien su, les journaux se taisaient.

Mercier disait dans son Tableau de Paris, il y a environ cinquante ans, que la littérature, la poésie, les lettres et les sciences, que les créations du cerveau ne pouvaient jamais nourrir un homme ; et Lucien, en sa qualité de poète, n’a pas cru à l’expérience de cinq siècles. Les moissons arrosées d’encre ne se font (quand elles se font) que dix ou douze ans après les semailles, et Lucien a pris l’herbe pour la gerbe.

Où on a droit à un cours d’histoire littéraire :

La littérature est partagée d’abord en plusieurs zones ; mais les sommités sont divisées en deux camps. Les écrivains royalistes sont romantiques, les Libéraux sont classiques. La divergence des opinions littéraires se joint à la divergence des opinions politiques, et il s’ensuit une guerre à toutes armes, encre à torrents, bons mots à fer aiguisé, calomnies pointues, sobriquets à outrance, entre les gloires naissantes et les gloires déchues. Par une singulière bizarrerie, les Royalistes romantiques demandent la liberté littéraire et la révocation des lois qui donnent des formes convenues à notre littérature ; tandis que les Libéraux veulent maintenir les unités, l’allure de l’alexandrin et les formes classiques. Les opinions littéraires sont donc en désaccord, dans chaque camp, avec les opinions politiques. Si vous êtes éclectique, vous n’aurez personne pour vous. De quel côté vous rangez-vous ?

Dans ce temps, si tant est qu’on s’en souvienne, il y avait du courage pour certains écrivains royalistes et pour quelques écrivains libéraux, à se trouver dans le même théâtre. On entendait les provocations les plus haineuses. Les regards étaient chargés comme des pistolets, la moindre étincelle pouvait faire partir le coup d’une querelle. Qui n’a pas surpris des imprécations chez son voisin, à l’entrée de quelques hommes plus spécialement en butte aux attaques respectives des deux partis ? Il n’y avait alors que deux partis, les Royalistes et les Libéraux, les Romantiques et les Classiques, la même haine sous deux formes, une haine qui faisait comprendre les échafauds de la Convention.

Où, tiens ! l’état civil :

quand vous aurez réservé vos richesses pour votre style, votre or, votre pourpre pour vos personnages, que vous vous promènerez en guenilles dans les rues de Paris, heureux d’avoir lancé, en rivalisant avec l’État Civil, un être nommé Adolphe, Corinne, Clarisse, René, que vous aurez gâté votre vie et votre estomac pour donner la vie à cette création, vous la verrez calomniée, trahie, vendue, déportée dans les lagunes de l’oubli par les journalistes, ensevelie par vos meilleurs amis

Où le théâtre, vide :

Les coulisses, malgré leurs horreurs, avaient commencé l’œuvre de cette fascination. Le poète, encore innocent, y avait respiré le vent du désordre et l’air de la volupté. Dans ces sales couloirs encombrés de machines et où fument des quinquets huileux, il règne comme une peste qui dévore l’âme. La vie n’y est plus ni sainte ni réelle. On y rit de toutes les choses sérieuses, et les choses impossibles paraissent vraies. Ce fut comme un narcotique pour Lucien, et Coralie acheva de le plonger dans une ivresse joyeuse. Le lustre s’éteignit. Il n’y avait plus alors dans la salle que des ouvreuses qui faisaient un singulier bruit en ôtant les petits bancs et fermant les loges. La rampe, soufflée comme une seule chandelle, répandit une odeur infecte. Le rideau se leva. Une lanterne descendit du cintre. Les pompiers commencèrent leur ronde avec les garçons de service. À la féerie de la scène, au spectacle des loges pleines de jolies femmes, aux étourdissantes lumières, à la splendide magie des décorations et des costumes neufs succédaient le froid, l’horreur, l’obscurité, le vide. Ce fut hideux.

Où Balzac fait l’éloge du roman :

Notre jeune littérature procède par tableaux où se concentrent tous les genres, la comédie et le drame, les descriptions, les caractères, le dialogue, sertis par les nœuds brillants d’une intrigue intéressante. Le roman, qui veut le sentiment, le style et l’image, est la création moderne la plus immense. Il succède à la comédie qui, dans les mœurs modernes, n’est plus possible avec ses vieilles lois ; il embrasse le fait et l’idée dans ses inventions qui exigent et l’esprit de La Bruyère et sa morale incisive, les caractères traités comme l’entendait Molière, les grandes machines de Shakspeare et la peinture des nuances les plus délicates de la passion, unique trésor que nous aient laissé nos devanciers. Aussi le roman est-il bien supérieur à la discussion froide et mathématique, à la sèche analyse du dix-huitième siècle. Le roman, diras-tu sentencieusement, est une épopée amusante. Cite Corinne, appuie-toi sur madame de Staël. Le dix-huitième siècle a tout mis en question, le dix-neuvième est chargé de conclure ; aussi conclut-il par des réalités ; mais par des réalités qui vivent et qui marchent ; enfin il met en jeu la passion, élément inconnu à Voltaire.

Où toute fortune a des origines douteuses :

il est extrêmement rare qu’un livre soit acheté pour sa propre valeur, il est presque toujours publié par des raisons étrangères à son mérite. Fendant et Cavalier voyaient en Lucien le journaliste, et dans son livre une fabrication dont la première vente leur faciliterait une fin de mois.

Où l’opium tue la création :

Quel singulier commerce fais-tu ? dit Lousteau à ce grand artiste livré à l’opium et qui retenu par la contemplation en des palais enchantés ne voulait ou ne pouvait rien créer.

Où écrire c’est engager son être et où il faut faire le poids !) :

Le génie est une horrible maladie. Tout écrivain porte en son cœur un monstre qui, semblable au tænia dans l’estomac, y dévore les sentiments à mesure qu’ils y éclosent. Qui triomphera ? la maladie de l’homme, ou l’homme de la maladie ? Certes, il faut être un grand homme pour tenir la balance entre son génie et son caractère. Le talent grandit, le cœur se dessèche. À moins d’être un colosse, à moins d’avoir des épaules d’Hercule, on reste ou sans cœur ou sans talent. Vous êtes mince et fluet, vous succomberez, ajouta-t-il en entrant chez le restaurateur.

Où il est question de la littérature de colportage :

D’après l’avis de son mari, madame Séchard employa tous les restants de papiers qu’elle avait trouvés et mis par espèces, à imprimer sur deux colonnes et sur une seule feuille ces légendes populaires coloriées que les paysans collent sur les murs de leurs chaumières : l’histoire du Juif-Errant, Robert-le-Diable, la Belle-Maguelonne, le récit de quelques miracles. Ève fit de Kolb un colporteur.

Où l’exclamation est désignée par l’expression points d’admiration

Où le lecteur gagne en plaisir s’il a lu l’ensemble :

Au moment où il terminait ce récit, d’autant plus poétiquement débité que Lucien le répétait pour la troisième fois depuis quinze jours, il arrivait au point où, sur la route, près de Ruffec, se trouve le domaine de la famille de Rastignac, dont le nom, la première fois qu’il le prononça, fit faire un mouvement à l’Espagnol.

Où l’ordre social est illusion :

C’est qu’aujourd’hui, jeune homme, la Société s’est insensiblement arrogé tant de droits sur les individus, que l’individu se trouve obligé de combattre la Société. Il n’y a plus de lois, il n’y a que des mœurs, c’est-à-dire des simagrées, toujours la forme.

Où Vautrin créateur et sa créature :

Je vous ai pêché, je vous ai rendu la vie, et vous m’appartenez comme la créature est au créateur, comme, dans les contes de fées, l’Afrite est au génie, comme l’icoglan est au Sultan, comme le corps est à l’âme !

Je veux aimer ma créature, la façonner, la pétrir à mon usage, afin de l’aimer comme un père aime son enfant.

je dirai : — Ce beau jeune homme, c’est moi ! ce marquis de Rubempré, je l’ai créé et mis au monde aristocratique ; sa grandeur est mon œuvre, il se tait ou parle à ma voix, il me consulte en tout.

Notes

[1] formé à partir de l’adjectif patent

[2] Avant d’ajouter : Les gens de province sont presque tous ainsi. Le Parisien de Balzac est par essence mobile.

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