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au fil des jours

Céline | pamphlets

parce que Gallimard a eu projet de publier cette année les pamphlets de Céline, reprendre ici, au fil du temps et en ayant soin de les réécrire (!), quelques extraits d’un travail universitaire mené il y a maintenant plus de vingt ans, afin d’apporter un modeste éclairage sur la place que tiennent ces pamphlets dans l’œuvre, et ce que ce choix de publication nous dit d’aujourd’hui, hormis le goût du fric

épisode 1 du sens (où on pose des jalons qu’on prendra soin ensuite de démontrer)

Premier constat, Céline débute en écriture à un moment où dominent où beaucoup de romanciers « constatent dans le monde, dans leur temps, l’impossibilité pour l’individu d’incarner spontanément un sens, de donner une orientation authentique à sa vie » [1]. Voyage est mise en scène d’un « homme nu, dépouillé de tout, même de sa foi en lui » [2]. Léon Daudet, un de ses plus fervents supporters, n’y voit qu’un péché de jeunesse : « Je l’attends à l’heure — qui sonne pour tous les écrivains d’expressivité — où explosera en lui le besoin, soif et faim, de donner un sens à la vie. » [3]. Cette heure viendra en effet, avec l’écriture des pamphlets. Mais pour l’instant, comme aujourd’hui, Céline engendre la confusion : « Mauriac, Daudet, Descaves, Faure, Lévi-Strauss, Sartre, chacun le tire à soi. (...) À travers cette voix, chacun décline son après-guerre. » [4] Confusion qui ne fera qu’augmenter après ses prises de position antisémites, et d’où naîtra bientôt le mythe de deux Céline distincts, le romancier et le pamphlétaire, ou le romancier d’avant et d’après les pamphlets. Il existe pourtant une continuité idéologique et poétique de Céline, pamphlets inclus.

« L’essentiel, voyez-vous, dans la littérature, c’est de poser une question. Macbeth, hein, ça pose une question ? Dostoïevsky, ça pose une question, quelques livres comme ça, dans le monde... Le reste, hein ? » [5]. La question que pose Céline passe par un univers où règnent mort, haine et culpabilité, des narrateurs inquiets, paranoïaques, boucs émissaires sans cesse sur la brèche, pourchassés par les catastrophes et la méchanceté des hommes, narrateurs animés par une nécessité interne de malheur, torturés par la fatalité de l’échec, prisonnier d’un monde saturé de matière, tourmentés par une incessante imagination de leur mort. Cohésion d’un imaginaire et incohérence d’un monde où le seul principe organisateur est un destin qui mène au pire, toujours plus bas, plus loin dans la nuit. Questionnement qui trouvera sa réponse dans l’écriture des pamphlets.

Céline a souvent clamé son refus et mépris des idées, et dénigré l’activité littéraire, triste gagne-pain effectué par un hors-la-loi aux abois. Mais derrière cette façade d’anti-intellectualisme, idéologie et écriture constituent deux axes essentiels de son rapport au sens. Même s’il a « fallu quelques décennies pour débrouiller un gros écheveau de réticences, d’équivoques, de contre-vérités et de maquillages » [6], le biologisme et le racisme de Céline ont été démontrés par la critique universitaire [7]. Non, Céline n’était pas exempt de racisme avant la publication de ses pamphlets, pas plus que n’en sont exempts ses récits d’après-guerre. Du pessimisme initial de Voyage à Rigodon, il existe une unité idéologique de l’œuvre romanesque. Et l’écriture des pamphlets, loin d’être une parenthèse, ou un point de repère entre une première et une seconde manière, est un moment-clé dans l’évolution que le héros célinien, figure fantasmée de l’auteur, entretient avec le sens.

Notes

[1] Michel Zéraffa, Personne et personnage, Le romanesque des années 1920 aux années 1950, Klincksieck, 1969, p172.

[2] Céline, interview avec P-J Launay, « Louis-Ferdinand Céline le révolté », Paris-Soir du 10/11/1932

[3] Candide du 22/12/1932

[4] Ph. Alméras, Les Idées de Céline, Berg International, 1992, p8

[5] Céline, interview avec G. Altman, Les Goncourt avaient un grand livre, ils ne l’ont pas choisi... Rencontre avec Louis-Ferdinand Céline médecin et auteur de Voyage au bout de la nuit, Monde du 10/12/1932.

[6] Ph. Alméras, op. cit., p7

[7] M.-C. Bellosta dans Céline ou l’art de la contradiction, en recomposant l’univers intellectuel sous-jacent à Voyage, et Ph. Alméras dans Les Idées de L.-F. Céline et Céline Entre Haines et passion, en étudiant les racines et l’importance du racisme biologique chez Céline, ont contribué à la mise en lumière de la continuité idéologique de l’œuvre de Céline, de sa thèse de doctorat en médecine à ses pamphlets et à ses romans

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