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je me souviens

je me souviens (3)

Je me souviens de la première fête de la musique. D’avoir joué de la guitare avec François, un copain du lycée, sur un banc du centre-ville. Personne pour nous écouter. Mais la victoire dérisoire de jouer dans l’espace public sans que les flics puissent y trouver à redire.

Je me souviens de Chevalier, un grand type aux cheveux mi-longs qui parcourait la ville tout au long de la journée. J’avais peur chaque fois que je l’apercevais dans son pardessus gris. Les copains du collège disaient que parfois, quand ils passaient devant chez lui, il ouvrait sa fenêtre et se mettait à pisser. Ce n’était sans doute pas le seul fou à errer dans la ville, mais celui-ci avait connu mon père à l’école, et venait toujours le saluer, et moi par la même occasion. Je me souviens d’une rencontre en particulier, dans le cimetière au moment de la Toussaint. Il s’est approché dans l’allée, a serré la main de mon père, puis s’est penché vers moi, a posé une main sur une de mes joues pendant qu’il embrassait l’autre. Il était venu sur la tombe de sa mère. Elle qui s’en occupait avant.

Je me souviens d’un gars qu’on croisait dans les concerts, et qu’on avait surnommé « grandes dents ». Chaque fois, en fin de soirée, il montait sur scène, fin saoul, et braillait oh mammy blue.

Je me souviens de ce gars qui venait souvent au bar de l’hôtel de ville près du lycée, barbu, manteau noir, écharpe rouge et béret noir. On savait qu’il chantait dans des cabarets à Paris. L’aura que ça lui donnait.

Je me souviens de mes premiers cours d’allemand, où le père de famille lisait le journal dans un fauteuil du salon et fumait la pipe pendant que sa femme était dans la cuisine.

Je me souviens aussi des deux enfants, Rolf et Gisela. Eux aimaient jouer au tennis de table. Ça fait peu pour tenir une conversation.

Je me souviens de ce gars qui avait débarqué au milieu de la nuit à la station, habillé en costume de cérémonie. Il venait de défoncer une cabine téléphonique avec sa voiture. Volontairement. Il sortait d’un mariage.

Je me souviens du bruit de la cabine téléphonique s’effondrant la nuit sous le choc de ma marche arrière. Et comment on était rentrés très vite à la résidence universitaire.

Je me souviens de ce gars qui travaillait sur le chantier du supermarché en train de s’installer près de la station-service. Il était spécialisé dans le montage des poutrelles métalliques. Il vivait dans une caravane. Une nuit, il était venu boire des bières avec une fille. Qui savait qu’il ne resterait pas.

Je me souviens des gestes précis de mon père quand il tuait des poules ou des lapins.

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