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jusqu’à ce point de convergence
mardi 16 décembre 2025, par
Une simple altercation pour point de départ. Rien de bien grave. Une histoire de bonnet. De marque, soit, mais un bonnet. Gucci. Ça tout le monde en est sûr. Un bonnet Gucci. C’est la pause de midi quand tout arrive. Ils ont parfois peu de temps pour manger, les lycéens. A peine une heure. Se dépêchent d’aller au self pour pas trop faire la queue. Eux deux sont sortis du lycée. Un truc à pizza pas loin. Autour des pavillons un peu vieillots. Avec jardinets, où des arbres ont eu le temps de grandir. Un quartier tranquille, comme on aime à dire. C’est encore la ville, mais déjà à l’écart. Ils sont sortis du lycée par le portail gris, ont laissé les bâtiments tout blancs derrière eux. Le décor s’offre à l’écran. En dit un peu plus que les mots des journaux. Les articles sont là eux aussi sur l’écran. D’une fenêtre à l’autre. Des mots au décor, du décor aux mots. Comprendre quoi ? Former quelques images. Approcher. Suivre quelques traces dans la ville. Et en soi. Ils ont franchi le portail. Remonté la rue sur la gauche pendant une cinquantaine de mètres. On pourrait mesurer plus précis mais ça n’apporterait rien. Pas plus que la couleur du bonnet. De l’autre côté de la rue, il y a la façade de l’internat. Avec dans la pierre l’inscription qui ne veut plus dire grand-chose aujourd’hui : internat du lycée de jeunes filles. Autre époque. Ils n’y font plus attention à force. N’y ont peut-être jamais fait gaffe. Ou ils en ont rigolé. Imaginé toutes ces filles derrière ces murs. Du temps de leurs parents l’inscription n’avait sans doute déjà plus de sens. Et pas sûr que leurs parents soient passés par le lycée. Tout ça c’est d’avant. Un autre monde. Lointain. Eux longent le mur pour aller au parking. Pas la première fois qu’ils s’y retrouvent. La semaine d’avant. S’étaient embrouillés. À cause du bonnet déjà. Le sang chaud tous les deux. Une histoire de caractères, ce qui s’est passé. L’explication est simple. Et chacun sur ces mots-là peut greffer ce qu’il souhaite. De jeunesse. De vitalité. Ou d’exotisme. D’outrance aussi. D’aller trop loin sans réfléchir. Trop vite. Franchir le pas comme en aveugle. Ne rien calculer. Un élan où tous deux confondus. Celui qui tue. Celui qui meurt. Ce n’est pas donner la mort. Ou la recevoir. Mais deux qui s’entraînent inexorables. Mais c’est ne rien dire du temps qui s’écoule. Du récit qu’on construit. Ce qu’il m’a fait. Ce qu’il m’a dit. Comment tout ça s’agence. C’est avancer en zones d’ombre. Et ce à quoi on vient heurter. Dedans. Dehors. C’est ne rien dire du chœur qui se met en place. Se souvenir des cercles de gosses dans les cours d’école. Corps venus former l’arène. Le chœur est plus discret. On a grandi. Mais les mots. Ceux qu’on prononce. Ceux qu’on écrit. Mots des lèvres. Mots des écrans. Et comment on ressasse. Et retrouve ce qui en soi de violence. Le sang chaud. Un élève qui les connaissait l’a dit aux journalistes. Qui les connaissait. De quoi ? Comment ? On n’en sait rien. Mais voilà il a parlé. Il ajoute. En faire un point d’honneur. De récupérer le bonnet. Un point d’honneur De le garder. De ne pas céder. Pas qu’une histoire de caractères. Le regard des autres. La place qu’on occupe. Continuer de tenir en équilibre sous le regard. Pouvoir garder sa place au sein. Tenir son rang. Une mécanique qui passe aussi par les mots. Et s’il était à moi maintenant ? Ou un geste. Une main qui se referme sur le bonnet. La main qui s’éloigne. Le bras qui se lève. C’est trophée qu’on brandit. Et puis le regard. Ce qu’il dit. Ce qu’il nie. Ce qu’on croit y lire. Ce qu’on y place. C’est provocation. C’est se mesurer. Ou alors une histoire de thunes. Et les gestes et les mots qui vont avec. Qu’il faut tenir parole. Payer la somme convenue. Vingtaine d’euros. Les journaux disent ça. Une histoire de thunes. Pas une grosse somme. Mais une histoire de principes. Sans forcément se demander ce qu’on met en premier. La vie. La thune. Ou l’honneur. De l’image qu’on a de soi. De celle qu’on vous renvoie. Comment deviner ? Qu’à la défendre coûte que coûte cette image, c’est aussi soi qu’on détruit. L’autre et soi. Soi et l’autre. Et si le deviner, quelle douleur ? Quelle fêlure et passer outre ? Coups portés, quel vertige ? De lui à terre et soi debout. S’éloigner du corps. Du trop de mort. Du sang. Lui qui trahit. Quand revenu au lycée. Y chercher quoi ? Sinon faire marche arrière. Bien qu’impossible. Taches de sang au sol d’un couloir. L’alerte donnée par un prof. Errant ensanglanté. Si s’asseoir dans une de ces salles était possible. S’y glisser et que rien. Comme l’espoir d’une magie. Pendant que le corps au parking. Découvert par qui ? Les journaux n’en disent rien. Flics et pompiers. Le corps au sol. Pendant que dans les couloirs. Fait quoi du couteau ? Qu’à la main encore. Ou glissé dans une poche. La lame qu’il faut rabattre. Et ce poids dans la poche. Ce sang sur les mains. Sur les vêtements. Le sien. Le leur. Passer aux toilettes. Rincer. Effacer. Quand l’eau n’y peut mais. Et soi dans la glace. Et l’envie ou pas de vomir. Ne pas rester là. Se débarrasser du couteau. Dans le canal. Le jeter. Qu’il disparaisse. Sortir d’ici. Entendre quoi ? Les voix des profs. Les Cd des cours de langue. Ou rien que ses battements panique. Le canal n’est pas loin. Canal du Berry. Une plaque d’égout aurait suffi. Mais le canal est si proche. Trois cents mètres pour le rejoindre. Il prend à gauche en sortant du lycée. Longe rue Vauvert les murs du lycée. Une haie d’arbustes. Un grillage. Un dernier bâtiment. Une porte avec cadenas. Et un panneau accès interdit aux élèves. Le mur crépi d’une maison. Un portail bleu clair. Une boutique Chrono Pizza. Un mur de pierres. L’entrée de ce qui fut une ferme. Il rejoint le boulevard de l’avenir. Y lire quel signe ? Ou rien. Un panneau de pub à l’angle du boulevard. Feux rouges. Un boulevard de sortie de ville. Un arrêt de bus. Une station de lavage éléphant bleu. D’autres panneaux de pub. Des conteneurs pour le tri sélectif. Une station Elf. Des immeubles de deux étages. Aux entrées vitrées comme des serres. Béton gris. Béton sale. Marcher en ligne droite. D’autres immeubles. Rosés cette fois. Des parkings. À gauche le bâtiment de la DDASS. Il passe le carrefour. Feux suspendus. Rue du champ de foire. Avenue Louis XI. Les immeubles sont hauts. Le canal est sur la gauche. Là que balancer le couteau. A couvert des arbres plantés le long de l’avenue. Imaginer des reflets sur l’eau. Silhouettes des arbres. Balcons des immeubles. Lancer le couteau. Le bruit que ça fait. Et les reflets troublés. S’effacent. Et se reforment. Partir. Quitter la ville. Vite. Perte de temps ce passage au canal. Mais c’est sans doute la même chose. Fuir. Faire disparaître le couteau. Effacer. Que ça n’existe plus. Que rien ne rappelle. Et ces fictions qu’on imite. Quand nos mains impuissantes à déchirer le passé. Partir. Rejoindre la gare. Il revient sur ses pas. Boulevard Auger. Boulevard de la République. Enfin la gare. Et espérer qu’ailleurs le vertige un peu moindre. Partir. Au loin se faire neuf. Ou cavaler comme bête traquée. Mais quoi en tête après ça ? Dans l’état où on est. De tension. De peur. D’angoisse. Partir. Tours. Orléans. Vierzon. Paris par l’Intercités. À moins que Lyon. Une ville. Et grande de préférence. Y disparaître. Puisque le pas franchi. Cet outre où accédé. Cette outrance qui si longtemps dans les mots seuls. Et qui maintenant en soi. Et dans le regard de tous. Partir. Quelles images en tête on n’en sait rien. Un squat. Un parking souterrain près de la gare. Et à quoi on croit que ça ressemblera. Qui pour s’y dire prêt ? Mais pas tant aller vers. Partir. Il traverse l’esplanade devant la gare. Les taxis qui attendent. Pas bien nombreux. Des types à gourmette la chemise impeccable. Personne ne sait encore. En discuteront tout à l’heure. Après le flash info à la radio. Et demain encore. Entre eux. Avec les clients peut-être. Coryphée en berlines. Avis tranchés la sentence nette. Le déposséderont de son geste. Il pénètre dans le hall. Relais presse. Tableau des départs. Pas d’argent pour le billet. Frauder. Ne pas se faire choper. Partir. Mais c’est déjà trop tard. Les témoins interrogés. L’histoire du bonnet. La tension entre eux deux. Son absence au lycée l’après-midi. De l’arrestation les journaux ne disent rien. Dans le hall ou sur un quai on n’en sait rien. Mais ce moment où comprendre. Qu’on n’ira plus loin. Que désormais il est trop tard. Qu’on ne vivra plus dans le présent de la fuite. Finie cette tension sans nom de l’horizon qui vous avale. Menotté sans doute. Dos courbé poussé dans une voiture banalisée. Les curieux qu’on éloigne. Voir quoi des rues qui défilent ? Coups de sirène aux carrefours. Le moteur qui braille. Et les crachotés de la radio. C’est d’abord de l’urgence. Les questions, ce sera ensuite. S’il a ou non voulu le tuer. Tout ne sera plus que mots. Les siens. Et ceux du rapport d’autopsie. Le gars est mort au bloc. Il n’en sait rien encore. Transporté par les pompiers jusqu’à l’hôpital. Pas très loin du lycée. Un trajet d’une dizaine de minutes. Il ne sait rien non plus de ce qu’il risque. Trente ans pour un homicide volontaire. Il faudra dire. S’il l’a laissé pour mort. Ou cru qu’il s’en sortirait. Il faudra répondre. Des questions qui se répètent. Dire. Redire encore. Les journalistes se sont plantés devant le lycée. Ont déployé leurs mots. Émotion. Incompréhension. Chape de plomb. Abasourdis. Vif émoi. Mais ils ont si peu à dire. C’est plus tard qu’on saura combien de coups. Et quelle artère. Combien de mis en examen. Et pour quoi. On en sait si peu. Sinon qu’un litige autour d’une transaction. Un bonnet Gucci. Et de s’étonner de la somme. Vingtaine d’euros. Quand pour telle marque, quatre-vingt-quinze le premier prix. Et qu’un casier judiciaire vierge. Désormais compteront les mots de la justice. Mais soi, comprendre. L’énigme du chemin qui conduit à la mort. Donnée ou reçue. Le couteau qu’on emprunte. A qui et comment. Ce qu’on lui dit. Comment on sait que dans sa poche, ça. Et quand on lui demande. Longtemps avant. Ou comme ça, sur un coup de tête. Ou celui qui propose. Et ce que c’est aussi que de porter ça. D’avoir sorti le couteau de sa propre poche. Et remis en main. Celle qui portera les coups. Donnera la mort. Et que l’objet à soi. Et qui ne l’est plus. Qu’on ne pourrait plus tenir dans sa main. Même si par magie ressorti du canal. En temps si bref la distance qui s’installe. Et savoir impossible tout retour en arrière. Le couteau qu’on prête. La mort qu’on donne. Ce chemin parcouru. De jouer les durs à complice. D’offensé à meurtrier. Jusqu’à ce point de convergence. De soi. La mort. Et l’autre. Et les arbustes qui entourent le parking. Et un peu d’herbe maigre. Et des lignes blanches peintes au bitume. Et la façade grise du lycée des jeunes filles.