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notes de chevet

sous une toile de tente

s’endormir sous une toile de tente, entendre les voix de ceux qu’on a croisés au cours de la journée allant aux sanitaires — esquisse de vie collective, illusion de, comme bêtes rassemblées au point d’eau, guère plus d’échanges, mots consacrés, phrases qui n’engagent à rien, et souvent incitent à ne pas poursuivre —, laisser venir le sommeil au gré des mots anodins, adresses aux gosses, dernières vérifications d’avant dormir, qui se mêlent aux mots des quelques pages lues tant bien que mal à la lumière d’une lampe de poche, quand reconnaître une voix de femme au téléphone, qui annonce que c’est elle, qu’elle s’excuse d’appeler si tard, mais qu’elle n’a pas pu avant, pas réussi, qu’elle préférait que les enfants soient couchés — la voix du type de l’emplacement d’à côté, gueulant que c’est pas possible de téléphoner à une heure pareille — la veille au soir, l’avoir vu tournant en pyjama autour de sa voiture, un cubit de pinard à la main, inspectant la carrosserie en quête d’une éraflure —, la voix de la femme qui poursuit son récit, l’hôpital où se trouve son mari — l’image d’eux quatre sous l’auvent de la caravane, jouant péniblement à un jeu de société, mêmes qui s’agitent et lui, casquette américaine sur le crâne, tentant d’expliquer les règles —, demain elle emmènera les enfants, elle a les horaires du car qui va jusqu’à Nantes, les deux petits pourront voir leur père — le vieux fou qui gueule précisant l’heure, prenant sa femme à témoin —, les médecins ont dit qu’ils le laisseraient dans le coma, qu’il souffrirait trop sinon — bordées de jurons du vieux, derniers « bonsoir » autour, « bonne nuit et à demain » —, elle a expliqué aux enfants qu’il dormirait, qu’il serait pas encore parti, le lendemain qu’ils le débrancheraient — longtemps après la fin de l’appel remuer en tête ces destins juxtaposés dans quelques mètres carrés d’herbe, séparés d’une haie d’arbustes rabougris — cette parodie de ville qu’est le camping —, et repenser au ton de cette femme qui semblait à peine comprendre ce qui lui arrivait, à la difficulté de rendre ça à l’écrit, cette difficulté à appréhender la réalité de sa propre tragédie — et malgré toutes les explications possibles, de la réaction paradoxale aux signes d’une légère déficience intellectuelle, le trouble procuré par son rire dans la nuit

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